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Lycéens en grève : le complot se lit dans une note, l'enquête se fait au sondage
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Lycéens en grève : le complot se lit dans une note, l'enquête se fait au sondage

Vous connaissez le tour du ventriloque ? Ses lèvres ne bougent pas, la marionnette parle, et tout le public regarde la marionnette. La saison est aux lycéens. Ils bloquent leurs établissements, et l’éditocratie ne regarde pas les lycées : elle cherche à qui appartient la main glissée dans la marionnette. Elle a trouvé une réponse avant même de chercher. C’est La France insoumise, évidemment.

Reprenons au début, parce que le début gêne tout le monde. Le mouvement a débuté le 21 septembre au lycée Saint-Exupéry de Créteil, sur un classique appel à la grève lancé le jeudi 17 septembre, et les députés LFI du Val-de-Marne Louis Boyard et Clémence Guetté s’y sont rendus. Un appel à la grève dans un lycée, puis des élus qui viennent voir. Ni tunnel secret ni réunion dans une cave, juste la routine d’une démocratie qui s’agite un peu. De ce point de départ banal, il a fallu tirer un récit qui ne l’est pas du tout.

Les « services » font le travail

D’où vient ce récit ? Pas d’une enquête de rédaction. Le constat de Matignon, qui impute à La France insoumise l’origine du mouvement lycéen, se fonde sur une note produite le lundi 28 septembre par la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, la DRPP. Retenez bien le montage : le gouvernement produit une accusation, il l’adosse à son propre service de renseignement, et la presse n’a plus qu’à recopier. C’est une enquête livrée clé en main, en kit, comme un meuble suédois. Il manque toujours une vis.

Et ce qui manque ici, c’est une bonne partie du complot. Franceinfo a pu lire la note. Les débordements lycéens et étudiants y sont cités dans le détail, mais seules quatre références concrètes à des actions et propos émanant d’élus LFI figurent dans le document, sur un total de huit pages de notes. Huit pages pour décrire une insurrection pilotée, et à peine quatre éléments sur ceux qui sont censés la piloter. Quel chef d’orchestre ! On ne voit presque jamais sa baguette sur la partition.

Le 20 heures, ou l’art de l’ordre de passage

Le 20 heures, ou l’art de l’ordre de passage

La télévision publique a pris le relais avec ce qu’elle maîtrise le mieux, c’est-à-dire l’ordre de passage. Le 28 septembre, dans le premier sujet du journal de 20 heures de France 2 consacré à la mobilisation lycéenne, la parole revient au bout d’une minute trente au ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, puis à Jean-Luc Mélenchon pour le démenti. Regardez bien la mécanique. D’abord l’accusation, qui fixe le cadre, ensuite la défense, qui se débat à l’intérieur de ce cadre. Quant aux lycéens, on les voit, on ne les écoute pas. Ce sont les figurants de leur propre grève.

C’est ce que le livre appelle le Golem : une créature d’argile qu’on anime en lui glissant un mot dans la bouche. Ici on ne donne pas vie à la créature, on la vide. Chez ces lycéens, on ne veut voir aucune colère propre et aucune raison à eux, seulement le mot gravé par quelqu’un d’autre. Un adolescent qui bloque son lycée ne peut pas avoir un avis, il faut qu’il en ait reçu un.

Le sondage comme pièce à conviction

Puis vient le moment où l’opinion sert de preuve. Selon un sondage CSA pour CNews, Europe 1 et le Journal du dimanche, publié le mercredi 30 septembre, 55 % des Français interrogés estiment que les lycéens qui bloquent leur établissement sont instrumentalisés par La France insoumise. Mesurez le chemin parcouru : en deux jours, une note de renseignement est devenue une conviction d’opinion, et cette conviction revient maintenant en boucle comme si elle prouvait quelque chose. C’est la trophallaxie de l’information. Chaque fourmi du nid reçoit la même bouillie prédigérée et la recrache à la voisine, jusqu’à ce que tout le nid ait le même goût dans la bouche.

Il y a pourtant un détail qui gâche la recette. Dans ce même sondage, les répondants de 18 à 24 ans ne disent « oui » qu’à 37 %, contre 41 % de « non », et c’est la seule tranche d’âge à répondre majoritairement « non » à la question. Les seuls qui se ressemblent à peu près aux accusés, ceux qui sortent à peine du lycée, sont aussi les seuls qui ne croient pas au marionnettiste. Peut-être parce qu’ils se souviennent qu’on peut en avoir assez de son bahut sans recevoir d’ordre de personne.

Chair à canon, dit-il

Chair à canon, dit-il

Le même matin, l’ancien Premier ministre Gabriel Attal, invité sur l’antenne de CNews, a eu le mot de la semaine : « LFI se sert de notre jeunesse comme chair à canon ». Chair à canon ! La formule mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle fait exactement ce qu’elle dénonce. Elle fait de la jeunesse une masse inerte et sans volonté, une matière qu’on jette dans le feu. Elle parle d’eux sans eux, comme le 20 heures. Un livre s’appelle L’Adieu à la Chair, et il n’imaginait pas que l’adieu se prononcerait aussi sur ce ton-là : réduire des adolescents à de la viande pour mieux leur retirer la parole.

En face, la défense tient en peu de mots. Le 1er octobre, le coordinateur de LFI Manuel Bompard a parlé d’un « mouvement spontané » qui « est né d’une exaspération face à des conditions d’éducation absolument indignes », en estimant qu’« il est temps que le Premier ministre renonce à jouer la stratégie du pourrissement et de la provocation ». Vous n’êtes pas obligé de le croire sur parole, c’est un parti, il plaide sa cause. Mais notez que dans tout ce cirque, la seule hypothèse jamais testée à l’antenne est la plus simple : des élèves qui trouvent leurs conditions d’études insupportables, et qui le disent.

Ce que fabrique le récit

Le TISSU social a des fils qu’on ne choisit pas, et c’est pour ça qu’il tient. Un mouvement né dans un lycée de Créteil est un fil de ce genre : désordonné, peut-être mal noué, mais à eux. Le récit du complot remplace ce fil par un pipeline. Une note descend du renseignement, passe par Matignon, rebondit sur un plateau, revient en pourcentage, et ressort dans une petite phrase de ministre. À chaque étape, le doute s’évapore un peu plus. Arrivé au bout, plus personne ne se souvient que le dossier comptait seulement quatre références sur huit pages.

Personne n’a eu besoin de conspirer pour ça. C’est justement l’ironie : pour fabriquer un complot, il suffit d’une structure où chaque maillon recopie le précédent sans le lire. Et quand une jeunesse est décrétée manipulée, tout ce qu’on lui fera ensuite pourra se présenter comme une libération.

Faites donc le tour du ventriloque à l’envers, juste une fois. Ignorez la main, regardez la marionnette, et demandez-lui ce qu’elle a à dire. Si ça se trouve, elle parle toute seule.


Sources & vérifications

Vérifié par recherche web automatisée (agy / Gemini 3.1 Pro) le 2026-10-17. Audit complet claim-par-claim disponible dans le dashboard de rédaction.

  • Le 28 septembre 2026, dans le premier sujet du journal de 20 heures de France 2 consacré à la mobilisation lycéenne, la parole est donnée au bout d’une minute trente au ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez puis à Jean-Luc Mélenchon. — 1
  • Selon un sondage CSA réalisé pour CNews, Europe 1 et le Journal du dimanche et publié le mercredi 30 septembre 2026, 55 % des Français interrogés estiment que les lycéens qui bloquent leur établissement sont instrumentalisés par La France insoumise. — 1
  • Dans le sondage CSA publié le 30 septembre 2026 par CNews, les 18-24 ans constituent la seule tranche d’âge à rejeter majoritairement l’idée d’une instrumentalisation des lycéens par LFI, avec 41 % de « non » contre 37 % de « oui ». — 1
  • Invité sur l’antenne de CNews le mercredi 30 septembre 2026 au matin, l’ancien Premier ministre Gabriel Attal a déclaré que La France insoumise se servait de la jeunesse comme « chair à canon ». — 1
  • L’accusation de Matignon imputant l’origine du mouvement lycéen à La France insoumise s’appuie sur une note produite le lundi 28 septembre 2026 par la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP). — 1
  • Sur les huit pages que compte la note de la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris du 28 septembre 2026, seules quatre références concrètes portent sur des actions et propos émanant d’élus de La France insoumise. — 1
  • Le mouvement lycéen a débuté le 21 septembre 2026 au lycée Saint-Exupéry de Créteil à la suite d’un appel à la grève lancé le jeudi 17 septembre, journée marquée par le déplacement sur place des députés LFI du Val-de-Marne Louis Boyard et Clémence Guetté. — 1
  • Le 1er octobre 2026, le coordinateur de LFI Manuel Bompard a affirmé que le mouvement lycéen était spontané et né de conditions d’éducation indignes, appelant le Premier ministre à renoncer à la stratégie du pourrissement et de la provocation. — 1