Vous savez ce qu’est une ascidie ? C’est cette petite bestiole marine qui nage librement tant qu’elle cherche un rocher, puis, une fois fixée, digère son propre cerveau — elle n’en a plus l’usage. Le Manifeste s’en sert comme d’un miroir pour nos facultés déléguées. Mais il existe une variante politique de l’ascidie, et elle est en train de se produire sous vos essuie-glaces : un État qui, ayant trouvé son rocher technique, digère lentement l’idée même qu’il faudrait justifier une surveillance avant de l’exercer.
Commençons par le petit objet. Les LAPI sont des boîtiers contenant des lecteurs optiques et un système informatique, dont le but est de reconnaître et lire les plaques d’immatriculation à la volée . Voilà. C’est tout. Pas de puce implantée, pas de drone à visage humain, pas de générique de Minority Report. Un boîtier. Un œil qui ne cligne pas et qui ne sait faire qu’une seule chose : lire des lettres et des chiffres sur du métal, indéfiniment, sans jamais se plaindre du trafic.
C’est exactement pour ça que ça marche. Le techno-féodalisme ne débarque jamais avec des bottes ; il arrive avec un devis. L’utilisation des LAPI par la police a débuté par une expérimentation de deux ans en 2007, avant d’être pérennisée par un arrêté en 2009 . Vous avez saisi la mécanique ? On expérimente. On expérimente encore. Puis un arrêté vient constater, l’air désolé, que la chose existe déjà et qu’il serait absurde de la démonter. L’expérimentation n’est pas une phase de test, c’est un rituel d’installation. Personne n’a jamais vu un capteur repartir chez lui à la fin de l’essai.
Et ces LAPI sont surtout utilisés par les forces de l’ordre, comme le prévoit le Code de la sécurité intérieure, afin de lutter contre le terrorisme et la délinquance en bande organisée . Le périmètre est solennel, presque rassurant : on ne sort pas l’artillerie pour un excès de vitesse. Sauf que le périmètre est une matière molle. Avec la loi RIPOST, des agents de police et de gendarmerie pourraient désormais avoir accès aux données « aux fins de prévenir et de réprimer les actes de terrorisme et de faciliter la constatation des infractions s’y rattachant » . Relisez la fin. S’y rattachant. Toute l’ingénierie juridique de la décennie tient dans ce participe présent — une petite laisse rallongeable à l’infini, tirée par celui qui la tient.

Maintenant, la matière. Passons au réel, parce que c’est là que ça pique. À chaque instant, la base de données d’un capteur en activité contient en moyenne les enregistrements temporaires relatifs à 90 000 véhicules . Un capteur. Pas un réseau, pas un département : une boîte accrochée à un poteau, qui tient en permanence le carnet de bord de tout ce qui roule devant elle. Et ces carnets ne restent plus chacun dans leur coin : le Système de traitement central LAPI — le STCL —, en construction depuis dix ans, a vu le jour en 2024 . Dix ans de chantier discret pour un entonnoir. On ne vous a pas surveillés davantage ce jour-là : on a simplement cousu ensemble les milliers de regards qui existaient déjà. C’est bien plus efficace, et infiniment moins spectaculaire.
Reste le nerf de la guerre : la durée. Et là, RIPOST joue franc jeu, ce qui est presque touchant. La loi ferait passer le délai pendant lequel la totalité des plaques sont conservées par défaut, qu’il y ait ou non une correspondance, de quinze jours à… un an . Notez bien : la totalité, qu’il y ait ou non une correspondance. Vous n’êtes pas gardé parce que vous êtes suspect. Vous êtes gardé parce que vous existez, et que l’effacement coûte désormais plus cher que la conservation. Selon la CNIL, cet allongement significatif des durées de conservation conduirait à conserver environ 700 millions de plaques d’immatriculation . Environ. Le mot est de la CNIL, et il est plus lourd qu’une certitude : quand l’autorité chargée de compter en est réduite à l’approximation, c’est que l’objet a dépassé la taille du compteur.
Et pour ceux qui aiment les portes dérobées : en dehors de toute enquête pénale, et sans avis de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, les services pourraient conserver pendant quatre mois les données des LAPI . Sans avis préalable. Le contrôle existe toujours, il est juste prié d’attendre dans le couloir. C’est ça, la souveraineté qui s’évapore : elle ne disparaît pas, elle est déplacée d’un cran vers l’endroit où plus personne ne vote.
Le plus beau, c’est l’argent. Ces installations coûtent cher : de 15 000 à 30 000 euros par caméra de surveillance, selon les technologies utilisées, d’après le rapport de la commission des lois . Et le ministère de l’Intérieur a lancé un appel d’offres pour équiper policiers et gendarmes de nouveaux LAPI, pour un montant maximum estimé à 10,8 millions d’euros . On appelle ça un budget ; c’est en réalité une gabelle numérique. Vous payez le sel qui conserve votre propre trace. Et vous la payez deux fois : une fois en impôt, une fois en liberté de mouvement — dont la seconde n’apparaît sur aucune ligne comptable, ce qui est très pratique pour les tableurs.

Ce texte, déjà examiné au Sénat, arrivait le lundi 22 juin à l’Assemblée nationale . Le calendrier est le vrai dispositif de surveillance : un objet technique installé depuis près de vingt ans, une centralisation posée sans bruit, et un vote qui n’a plus qu’à ratifier un état de fait. Le Golem n’a pas été réveillé par un savant fou dans une tour. Il a été assemblé pièce par pièce, chaque pièce raisonnable, chaque pièce votée, chaque pièce facturée.
Alors non, on ne vous surveille pas. On vous conserve. Nuance de vocabulaire, immensité de conséquence : la surveillance regarde le présent, la conservation fabrique un passé consultable. Et un passé consultable, ça ne sert jamais à celui qui l’a vécu.
Bonne route.
Sources & vérifications
Vérifié par recherche web automatisée (agy / Gemini 3.1 Pro) le 2026-08-06. Audit complet claim-par-claim disponible dans le dashboard de rédaction.
- La loi RIPOST, examinée au Sénat, arrivera le 22 juin 2026 à l’Assemblée nationale. — 1
- Les dispositifs LAPI sont constitués de lecteurs optiques et d’un système informatique conçus pour lire les plaques d’immatriculation. — 1
- Le fichier STCL, créé en 2024, centralise les données des lecteurs automatiques de plaques de l’État. — 1
- La base de données d’un capteur LAPI contient en permanence les enregistrements liés à 90 000 véhicules en moyenne. — 1
- La loi RIPOST propose d’allonger la conservation automatique de toutes les plaques d’immatriculation d’une durée de quinze jours à un an. — 1
- Selon la CNIL, l’allongement de la durée de conservation des données conduirait à conserver environ 700 millions de plaques. — 1
- Les services de renseignement pourraient conserver les données LAPI durant quatre mois sans l’autorisation préalable de la CNCTR. — 1
- L’installation d’une caméra de vidéosurveillance coûte entre 15 000 et 30 000 euros selon les technologies employées. — 1
- La consultation des données s’élargirait à la prévention du terrorisme par les agents de police et de gendarmerie. — 1
- L’utilisation des lecteurs automatiques de plaques par la police a été rendue permanente par un arrêté de 2009. — 1
- Le ministère de l’Intérieur a estimé à 10,8 millions d’euros le coût pour équiper les forces de l’ordre de nouveaux LAPI. — 1
- Les LAPI sont utilisés par les forces de l’ordre pour lutter contre le terrorisme et la délinquance en bande organisée selon le Code de la sécurité intérieure. — 1
