PHASE D'AMORÇAGE : 73% — SÉQUENCE EN COURS
L'Obsolescence de la Bravoure
SOUVERAINETÉ

L'Obsolescence de la Bravoure

Permettez-moi de commencer par une citation que vous connaissez probablement, mais dont vous n’avez peut-être jamais vraiment mesuré le poids :

“L’arbre de la liberté doit être rafraîchi de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans.”

Thomas Jefferson, 1787. Pas un révolutionnaire marginal — le futur troisième président des États-Unis. Un homme qui avait compris une chose fondamentale que nos démocraties contemporaines ont oublié de nous enseigner : la liberté n’est pas un état naturel. C’est un équilibre de forces maintenu par la menace crédible d’une résistance.

Et cette menace est en train de devenir physiquement impossible.

Le Contrat Implicite que Personne n’a Signé

L’Article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 est écrit noir sur blanc : les droits naturels et imprescriptibles de l’homme sont “la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression”. La résistance à l’oppression est un droit constitutionnel fondateur — pas une tolérance, pas une exception, un droit.

Ce droit n’a jamais été qu’un texte. Il était garanti par une réalité physique : les armées et les polices sont composées de citoyens. Des êtres humains avec une famille, une conscience, une capacité à l’empathie et au doute. En dernier recours, dans les moments où un pouvoir franchissait une ligne, il y avait toujours la possibilité que ces humains en uniforme choisissent leur camp.

Le soldat citoyen : dernier rempart de la démocratie Le “contre-pouvoir ultime” de la démocratie : le soldat ou le policier qui peut, en dernier recours, refuser d’exécuter un ordre illégitime. Ce mécanisme a sauvé des démocraties. Les machines ne le possèdent pas.

Ce n’est pas théorique. Ce mécanisme a fonctionné, historiquement, à plusieurs reprises décisives :

Portugal, 1974. Le Mouvement des Forces Armées, des capitaines de l’armée, refuse d’exécuter les ordres de la dictature Caetano. Ils glissent des œillets dans les canons de leurs fusils. La dictature s’effondre en une nuit, sans un mort au combat. La Révolution des Œillets n’a été possible que parce que les soldats étaient des citoyens capables de désobéissance.

Tunisie, 2011. Le général Rachid Ammar refuse de faire tirer l’armée tunisienne sur la population. Ben Ali comprend que le rapport de force vient de basculer. Il fuit 48 heures plus tard. Un seul homme, un seul refus — une dictature de 23 ans s’effondre.

France, Gilets Jaunes, 2018-2019. Des images de CRS déposant leurs casques et fraternisant avec les manifestants circulent. L’institution préfectorale tremble. Ces moments, minoritaires mais réels, rappellent que la force publique est composée d’humains qui peuvent, à tout moment, choisir de ne plus être des instruments.

Le Robot ne Fraternise pas

Un système autonome de maintien de l’ordre ne possède aucun des mécanismes qui ont produit ces moments historiques.

Il n’a pas de famille dans la foule. Il n’a pas de doute moral. Il n’a pas peur — pas pour lui, pas pour les autres. Il ne peut pas être convaincu, fatigué, intimidé ou ému. Il n’y a personne à l’intérieur à qui l’on puisse faire appel.

Les robots de maintien de l’ordre : zéro désobéissance possible Un système autonome déployé par ordonnance administrative exécute son instruction jusqu’à l’arrêt physique de la machine. Il n’y a pas de chaîne de responsabilité humaine — seulement des paramètres de configuration.

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Le nombre de robots de maintien de l'ordre qui ont fraternisé avec des manifestants dans l'histoire. La désobéissance est une propriété biologique que l'ingénierie a éliminée par design.

Face à un CRS humain, un manifestant joue sur une équation complexe : la légitimité du mouvement, la pression médiatique, la solidarité corporelle du fonctionnaire, sa propre humanité. Des variables réelles qui ont, dans l’histoire, produit des retournements.

Face à un algorithme déployé par arrêté préfectoral, l’équation est différente. Qui ordonne à la machine ? Un paramètre de configuration. Qui peut la désobéir ? Personne. Qui est responsable si elle blesse quelqu’un ? Les CGU du fabricant, les clauses de limitation de responsabilité, le comité d’éthique de l’entreprise — une chaîne d’abstraction juridique qui absorbe toute accountability humaine.

La décision de réprimer n’est plus prise par un homme qui doit vivre avec. Elle est déléguée à un processeur qui n’a pas de nuits.

Le Pipeline Militaire → Civil : L’Effet Boomerang de Foucault

Michel Foucault l’avait prédit il y a cinquante ans : les techniques développées dans les colonies et sur les théâtres de guerre extérieurs reviennent inévitablement s’appliquer aux populations métropolitaines. Il appelait ça l’effet boomerang.

Les populations civiles des zones de guerre sont les crash-test dummies qui calibrent les algorithmes de surveillance. Gaza, Mossoul, Kaboul — ces villes ne sont pas seulement des théâtres d’opérations militaires. Ce sont des laboratoires où les technologies de contrôle sont affinées, testées en conditions réelles, optimisées.

Une fois que le logiciel est fiable pour identifier un insurgé dans les ruines de Mossoul, il est vendu à la préfecture de police pour identifier un manifestant dans les rues de Paris. La frontière entre “Police” (protéger les citoyens) et “Guerre” (éliminer l’ennemi) s’efface dans le code.

Le pipeline technologique : du champ de bataille à la rue L’effet boomerang de Foucault en temps réel : les technologies développées pour les théâtres de guerre reviennent s’appliquer aux populations civiles. Ce qui se teste à Gaza arrive à Paris.

Les preuves sont là, documentées :

Les Canons Sonores (LRAD). Conçus pour la guerre navale et la dispersion de foules hostiles en Irak, ces dispositifs acoustiques capables de provoquer des douleurs physiques intenses sont aujourd’hui déployés face aux manifestants civils dans plusieurs démocraties occidentales.

Les IMSI Catchers. Outils de guerre électronique servant à intercepter les communications ennemies sur le champ de bataille, ils sont déployés dans les villes lors des rassemblements pour aspirer en masse les données des téléphones portables des manifestants.

La Vidéosurveillance Algorithmique (VSA). Héritée directement des technologies de ciblage par drones militaires, cette technologie analyse les comportements de foule en temps réel. Elle a été légalisée en France pour les Jeux Olympiques de Paris 2024 — une “expérimentation” qui, comme toutes les expérimentations sécuritaires, ne prend jamais fin.

Ghost Robotics et la Militarisation de l’Espace Public

Le cas de Ghost Robotics illustre parfaitement le mécanisme.

Boston Dynamics, avec son robot Spot, a signé une charte éthique s’engageant à ne jamais armer ses robots. Décision vertueuse, communication soignée. Et effectivement, Spot reste un outil d’inspection et de surveillance.

Sauf que Ghost Robotics, concurrent américain basé à Philadelphie, n’a pas signé cette charte. Leur robot Vision 60, cousin de Spot en version militaire — gris kaki, design moins médiatique — s’est associé avec SWORD International pour créer le SPUR : Special Purpose Unmanned Rifle. Un fusil de précision calibre 6.5mm monté sur le dos d’un chien-robot. Équipé d’une lunette thermique zoom ×30. Portée opérationnelle : 1 200 mètres.

Ghost Robotics SPUR : le chien-robot armé Le SPUR de Ghost Robotics : fusil de précision 6.5mm, zoom thermique ×30, portée 1 200m. L’US Air Force teste déjà ces systèmes. L’éthique de Boston Dynamics n’a pas empêché Ghost Robotics d’exister.

L’US Air Force teste ces systèmes pour patrouiller ses bases. Ce qui se passe dans les bases militaires américaines aujourd’hui arrive dans les villes européennes demain. La police de Duisbourg (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) utilise déjà des robots Spot pour “inspecter les bâtiments dangereux”. La police de New York a déployé, retiré sous pression, puis réintégré son Digidog. À Singapour, des robots Xavier patrouillent pour détecter les “comportements sociaux indésirables”.

L’argument est toujours le même, invariablement : protéger les agents. Et c’est un argument pernicieux, parce qu’il est humainement légitime — personne ne veut que des policiers meurent inutilement. Mais cet argument est aussi la porte d’entrée par laquelle la logique militaire s’installe définitivement dans la sphère civile.

2024

Année de légalisation de la Vidéosurveillance Algorithmique en France pour les JO de Paris. Aucune loi ne prévoit sa suppression. Le provisoire sécuritaire est toujours définitif.

Le Seuil de Non-Retour

Voici comment ça se passe. Non pas par un grand basculement autoritaire spectaculaire, mais par une série de seuils franchis en douceur, chacun individuellement défendable :

  • Seuil 1 : reconnaissance faciale dans les aéroports — “pour la sécurité des passagers”
  • Seuil 2 : VSA dans les événements publics — “pour prévenir les attentats”
  • Seuil 3 : drones de surveillance permanente dans les zones sensibles — “pour protéger les agents”
  • Seuil 4 : robots de patrouille autonomes — “pour les interventions à risque”
  • Seuil 5 : systèmes de dispersion autonomes — “pour limiter les bavures humaines”

À chaque seuil, la même rhétorique : sécurité, protection, efficacité. Et à chaque seuil, le contre-pouvoir physique du citoyen s’érode silencieusement.

Le point de non-retour n’est pas quand les robots sont partout. C’est quand le nombre d’humains dans la boucle devient insuffisant pour qu’une désobéissance collective soit encore possible. C’est quand les quelques CRS humains encore présents dans le dispositif n’ont plus de prise sur l’issue — parce que leur décision de fraterniser ne change plus rien au déploiement des systèmes autonomes qui les entourent.

Ce seuil-là n’est pas annoncé. On ne le verra pas passer.

Le dernier rempart : ce qui reste quand les humains ne sont plus dans la boucle Le point de non-retour démocratique : quand il n’y a plus assez d’humains dans la chaîne de commandement pour qu’une désobéissance collective soit physiquement possible.

Ce que Nous Perdons

La bravoure — ce comportement biologiquement illogique qui consiste à agir contre toutes les probabilités de survie parce qu’une cause le justifie — a une propriété remarquable : elle est incalculable. Une IA donnant les paramètres de la bataille de Stirling (paysans en kilt vs cavalerie anglaise lourde) vous sortirait une probabilité de victoire de 1 %. William Wallace a gagné.

L’histoire humaine est construite sur des décisions statistiquement aberrantes prises par des êtres biologiques qui ont choisi de ne pas obéir au calcul. La Résistance française avait une probabilité de succès proche de zéro en 1940. Les soldats qui ont fraternisé lors de la Révolution des Œillets avaient tout à perdre individuellement.

Ces moments n’existent que parce qu’il y avait des humains dans la boucle. Des humains qui pouvaient ressentir, douter, choisir. Des humains que l’on pouvait convaincre, toucher, retourner.

Un système autonome optimise. Il ne doute pas. Il ne se retourne pas.

Vous êtes la première génération à pouvoir parler à des machines. Vous êtes aussi, très probablement, la dernière génération qui a encore la possibilité physique de se révolter contre ce qu’elles représentent. Cette fenêtre se ferme. Pas brutalement — confortablement, progressivement, pour de bonnes raisons. Et quand elle sera fermée, personne ne se souviendra exactement du jour où c’est arrivé.