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La Vassalisation de l'École
SOUVERAINETÉ

La Vassalisation de l'École

Il existe une règle non écrite dans l’économie des plateformes numériques : rien n’est jamais gratuit. Quand un service ne vous coûte rien en argent, c’est que la contrepartie est ailleurs — dans vos données, dans votre attention, dans votre dépendance à l’infrastructure. Cette règle s’applique aux adultes qui acceptent les CGU de Google sans les lire. Elle s’applique aussi aux enfants de six ans qui apprennent à lire sur un Chromebook.

La différence, c’est que les enfants, eux, n’ont pas signé le contrat. Et que personne ne leur demande leur avis.

Google Workspace for Education est utilisé par plus de 170 millions d’élèves et enseignants dans le monde. Microsoft 365 Education équipe des dizaines de millions d’établissements supplémentaires, gratuitement ou presque. En France, alors que le gouvernement proclame sa stratégie de “souveraineté numérique éducative”, 90% des établissements primaires sont équipés d’iPad Apple ou de Chromebooks Google. Khan Academy, l’une des plus importantes plateformes d’enseignement en ligne, a intégré GPT-4 dans son assistant pédagogique Khanmigo, déployé dans des milliers de classes américaines et en cours de diffusion internationale.

La question n’est pas de savoir si ces outils fonctionnent. Ils fonctionnent. La question est : à quel prix, pour qui, et avec quelles conséquences sur ce que l’école transmet ?

L’École Gratuite N’Existe Pas

Le modèle économique est limpide pour qui veut le regarder.

Google offre sa suite éducative gratuitement aux établissements. En échange, elle crée un écosystème d’habitudes, de pratiques et de dépendances chez des utilisateurs captifs qui n’ont pas encore atteint l’âge de la majorité numérique. Un enfant qui passe dix ans à utiliser Google Docs, Google Classroom, Google Drive et Google Meet devient adulte dans un monde où ces outils lui semblent naturels, évidents, “standard”. La migration vers un concurrent est non seulement coûteuse — elle est psychologiquement difficile.

C’est du brand loyalty manufacturé à l’âge scolaire, subventionné par les budgets de l’éducation publique. Les données pédagogiques collectées — quelles matières posent problème, quels types d’erreurs sont récurrents, à quels moments de la journée l’attention est la plus faible — constituent une masse d’informations comportementales d’une valeur considérable pour affiner des produits éducatifs commerciaux.

Le modèle économique de l’éducation gratuite “Gratuit pour les écoles” : le modèle parfait d’acquisition de marché à long terme. Former les habitudes d’un milliard d’utilisateurs avant qu’ils soient en âge de choisir.

170 M

Le nombre d'élèves et enseignants utilisant Google Workspace for Education dans le monde — faisant de Google le plus grand administrateur de données éducatives de l'histoire humaine.

L’EFF américaine a documenté en 2017, dans son rapport Spying on Students, les pratiques concrètes de surveillance des plateformes éducatives : enregistrement des historiques de recherche, analyse des comportements en ligne, collecte de données comportementales au-delà du contexte strictement pédagogique. Si les pratiques ont formellement évolué sous la pression réglementaire, la structure fondamentale demeure : des entités privées collectent des données sur des mineurs dans le cadre de l’obligation scolaire.

La CNIL française a imposé en 2023 des injonctions à Google et Microsoft pour mise en conformité RGPD de leurs produits éducatifs. Les deux entreprises ont signé des “chartes” et annoncé des ajustements. Ces chartes n’ont pas réorienté les flux de données vers des serveurs souverains. Elles ont produit des documents PDF.

170 Millions d’Élèves sous Google

La géographie de la dépendance éducative aux GAFAM n’est pas uniforme. Elle est la plus intense là où les budgets éducatifs sont les plus contraints — et donc là où la gratuité des outils américains est la plus attractive. Ce qui crée une équation perverse : les pays les moins capables d’investir dans une infrastructure numérique souveraine sont aussi ceux qui sont le plus profondément intégrés dans les écosystèmes des Golems.

Les États-Unis eux-mêmes, berceau des GAFAM, ont été les premiers à s’alarmer. Des dizaines de districts scolaires américains ont adopté des politiques restrictives sur la collecte de données des mineurs. L’État de Californie a voté en 2014 le Student Online Personal Information Protection Act (SOPIPA), interdisant explicitement l’utilisation des données scolaires à des fins publicitaires.

En Europe, l’Allemagne est, parmi les grandes nations, la plus réticente à l’intégration des plateformes américaines dans l’éducation publique, avec plusieurs Länder ayant interdit ou restreint l’usage de Microsoft 365 dans les établissements au nom du RGPD. La France, elle, continue de négocier des “accords de confiance” avec des entreprises dont le cœur de métier est précisément la monétisation des comportements numériques.

La carte de la dépendance éducative L’équipement des salles de classe n’est pas une décision neutre : chaque Chromebook installé est un point d’entrée dans un écosystème de données dont les serveurs sont soumis au droit américain.

L’IA comme Professeur : Qui Programme les Valeurs ?

La question prend une dimension radicalement nouvelle avec l’intégration de l’IA générative dans la pédagogie.

Khanmigo, l’assistant IA de Khan Academy basé sur GPT-4, est pensé comme un Socrate algorithmique : il ne donne pas les réponses directement, il guide l’élève par le questionnement. L’idée pédagogique est défendable. Mais elle repose sur une hypothèse implicite que personne ne formule clairement : que le système de valeurs encodé dans le modèle de langage est compatible — ou neutre par rapport — avec celui que l’école publique d’une démocratie souveraine est censée transmettre.

Ce n’est pas une hypothèse vérifiable. Les modèles de langage large (LLM) ne sont pas des encyclopédies neutres. Ils sont le reflet statistique d’un corpus de données textuelles massives, produit majoritairement en anglais, par des auteurs majoritairement américains, dans un contexte culturel spécifique. Leurs biais — sur le genre, sur l’histoire, sur la géopolitique, sur ce qui compte comme “vrai” ou “probable” — sont documentés et persistants.

Neil Postman, dans Technopoly, avait anticipé ce problème avec une clarté remarquable trente ans avant que ces outils n’existent : la technologie n’est pas neutre. Elle est portée par une épistémologie, une façon de hiérarchiser ce qui compte et ce qui ne compte pas, ce qui est mesurable et donc réel, ce qui ne l’est pas et donc accessoire. En laissant une IA américaine enseigner à des enfants français ce qu’est l’histoire, la science, la citoyenneté, on n’adopte pas un outil — on intègre une weltanschauung.

GPT-4

Le modèle sous-jacent de Khanmigo, l'assistant IA déployé dans des milliers de classes américaines et en expansion internationale — un modèle entraîné sur des données privées par une entreprise américaine dont les actionnaires incluent Microsoft.

La France entre Discours Souverainiste et Pratique Vassale

Le paradoxe français est d’une élégance presque comique.

D’un côté, le gouvernement publie en 2023 une Stratégie du numérique pour l’éducation 2023-2027 qui mentionne explicitement la “souveraineté numérique” comme objectif prioritaire. Il finance France Éducation Numérique et soutient le développement de ressources pédagogiques en logiciels libres. Il mandate la DINUM pour évaluer les risques des outils américains dans les administrations.

De l’autre côté, les dotations en matériel scolaire continuent de reposer massivement sur des Chromebooks Google et des iPad Apple. Les appels d’offres des collectivités territoriales — qui financent l’équipement informatique des établissements — choisissent systématiquement les solutions américaines, pour des raisons de coût, de disponibilité, de support technique et d’habitude.

La contradiction française La France proclame la souveraineté numérique dans ses rapports officiels et équipe ses classes en Chromebooks. Cette contradiction n’est pas une erreur de communication — c’est la politique réelle.

L’écart entre le discours et la pratique n’est pas hypocrisie pure. Il est structurel : construire une alternative souveraine crédible à l’écosystème Google Education nécessite un investissement massif, soutenu sur dix à quinze ans, avec une volonté politique de supporter les coûts de friction à court terme. Les collectivités qui gèrent les budgets scolaires n’ont ni les ressources ni l’horizon temporel pour ce pari.

La Quadrature du Net a documenté avec précision, dans son rapport 2022, comment les contrats signés par des collectivités françaises avec Google et Microsoft pour équiper les écoles incluent des clauses de portabilité des données insuffisantes, des durées d’engagement qui créent des dépendances structurelles, et des mécanismes d’escalade tarifaire après la période de gratuité initiale. Le modèle du dealer est connu : la première dose est gratuite.

Ce qui est Réellement en Jeu

L’école n’est pas un service. C’est une institution. Sa fonction n’est pas seulement de transmettre des compétences — elle est de produire des citoyens capables d’habiter une démocratie, de questionner les sources d’autorité, de distinguer l’information de la propagande, d’exercer un jugement critique sur les outils qu’ils utilisent.

Cette fonction est structurellement incompatible avec la vassalisation à des plateformes dont le modèle économique repose sur la réduction de la friction cognitive — sur le fait de rendre la recherche d’information, la production de contenu et la consommation de savoir aussi fluides, aussi immédiates, aussi dépourvues d’effort que possible.

Ce qui est en jeu L’école forma des citoyens capables de résister à la manipulation et de construire un jugement autonome. Cette fonction est difficilement compatible avec une infrastructure pédagogique contrôlée par les mêmes entités qui opèrent les algorithmes de recommandation de YouTube.

Le problème avec YouTube dans les salles de classe n’est pas seulement le contenu vidéo — c’est que l’algorithme de recommandation, conçu pour maximiser l’engagement, est en permanente tension avec l’objectif pédagogique de construire une attention longue, une réflexion lente, une capacité à supporter l’ennui productif. Ces deux logiques sont orthogonales. L’une gagne, l’autre perd. Et dans les salles de classe équipées de tablettes connectées, c’est rarement l’ennui productif qui gagne.

Postman l’avait formulé ainsi : chaque technologie éducative porte une philosophie éducative implicite. Le livre imprimé a produit l’individu lecteur, capable de solitude et de réflexion autonome. La télévision a produit le spectateur passif. La tablette connectée à des algorithmes de recommandation produit quoi, exactement ?

La réponse est en train de s’écrire dans les résultats des évaluations PISA, dans les enquêtes sur la compréhension de l’écrit des adolescents, dans la capacité décroissante des étudiants universitaires à soutenir une lecture longue sans discontinuité.

La vassalisation de l’école n’est pas une menace future. Elle est présente, documentée, mesurable. Ce qui reste à décider est si nous la traitons comme une fatalité budgétaire ou comme l’abandon d’une compétence régalienne aussi fondamentale que la défense du territoire. L’une de ces lectures justifie de renouveler les contrats. L’autre justifie de se battre.