Le corps comme terminal : quand nos sens sont directement branchés sur l’infrastructure numérique, l’interface finit par remplacer l’expérience directe.
En 2024, le marché mondial des appareils de santé connectés a dépassé les 50 milliards de dollars. Des millions de personnes portent en permanence sur leur poignet, autour de leur doigt ou sous leur peau un dispositif qui enregistre en continu leur fréquence cardiaque, leur variabilité de la fréquence cardiaque (HRV), leurs phases de sommeil, leur glycémie, leur température corporelle, leur niveau d’activité, leur stress mesuré en données physiologiques.
L’Oura Ring. L’Apple Watch Series 9. Les capteurs de glucose en continu (CGM) Dexcom ou Freestyle Libre, initialement conçus pour les diabétiques et désormais adoptés par des biohackers en parfaite santé qui veulent “optimiser leur énergie”. Les patches de sommeil. Les applications de VFC. Le marché du quantified self — la quantification de soi — s’est transformé en industrie de masse.
La promesse est séduisante : se connaître mieux, anticiper les maladies, vivre plus longtemps, performer davantage. Qui refuserait de tels bénéfices ?
La question que personne ne pose est celle qui suit : à qui appartiennent ces données ? Et ce que cela implique quant à qui vous appartient, vous.
Le Corps Mesuré
La révolution du quantified self a commencé modestement dans les années 2000, dans les marges de la Silicon Valley. Des ingénieurs obsédés par la performance personnelle ont commencé à tracker leurs données biologiques dans des tableurs. En 2007, Gary Wolf et Kevin Kelly fondent le mouvement Quantified Self, articulé autour d’un principe : ce qui n’est pas mesuré n’existe pas, ou du moins ne peut être amélioré.
Ce qui était une sous-culture geek est devenu une norme culturelle en moins de quinze ans. L’Apple Watch a normalisé le tracking permanent du pouls. Les applications de sommeil (Sleep Cycle, Oura) ont transformé la nuit en session de collecte de données. Les CGM en continu — capteurs implantés sous la peau qui mesurent la glycémie toutes les quelques minutes — ont quitté le cabinet médical pour les clubs de CrossFit et les salles de réunion de start-ups.
Le corps est devenu un terrain d’optimisation. Non plus un sujet qui éprouve, mais un objet qu’on paramètre.
Le quantified self : quand l’organisme biologique est réduit à une ombre numérique, une structure de données que l’on observe et que l’on optimise via un écran.
Taille du marché mondial des dispositifs de santé connectés en 2024 — un secteur qui double tous les cinq ans selon les projections de Grand View Research.
Les Données Corporelles : Qui les Possède ?
La réponse est rarement celle que l’on croit.
Votre Apple Watch enregistre vos données cardiaques, respiratoires et de mouvement en permanence. Ces données sont stockées dans votre compte Apple Health — sur des serveurs Apple. La politique de confidentialité d’Apple stipule que vos données de santé ne sont “pas utilisées pour la publicité”. Ce qui ne signifie pas qu’elles ne sont pas partagées.
L’EFF (Electronic Frontier Foundation) a documenté avec précision les conditions dans lesquelles des applications de santé tierces — partenaires de l’écosystème Apple ou Google — peuvent accéder à ces données. Les CGU des applications de fitness, de suivi menstruel, de gestion du stress, autorisent fréquemment le partage avec des “partenaires commerciaux” dont la liste exhaustive n’est jamais communiquée à l’utilisateur. L’application de suivi des règles Flo, utilisée par 43 millions de femmes, a partagé des données avec Facebook en dépit de ses engagements publics de confidentialité — fait établi par la FTC américaine en 2021.
La question prend une dimension politique aiguë dans le contexte américain post-Roe v. Wade. Des données de suivi menstruel peuvent théoriquement être utilisées comme preuves dans des poursuites judiciaires pour avortement dans les États où l’IVG est criminalisée. Des procureurs ont déjà tenté, avec un succès partiel, d’obtenir des données de localisation et de santé auprès des plateformes.
Vos données physiologiques sont un actif économique : la pression sociale et algorithmique nous pousse à préférer la version filtrée et mesurée de nous-mêmes à notre réalité biologique “imparfaite”.
Du Biopouvoir de Foucault au Biocapital de Zuboff
Foucault a cartographié, dans Surveiller et Punir, la transformation des dispositifs de pouvoir à partir du XIXe siècle. Le passage de la punition corporelle spectaculaire — le supplice public — à la discipline intériorisée : l’individu qui se surveille lui-même parce qu’il sait qu’il peut être observé à tout moment. Le Panoptique de Bentham comme métaphore du pouvoir moderne.
Le biopouvoir foucaldien, c’est le pouvoir qui s’exerce non plus sur les corps de manière brutale, mais à travers les corps — par la normalisation des comportements, la mesure des écarts, la production de “corps utiles” intégrés à l’économie.
Ce dispositif a muté. Shoshana Zuboff, dans L’Âge du capitalisme de surveillance, identifie une transformation qualitative : le pouvoir ne se contente plus de surveiller le corps de l’extérieur. Il colonise le corps de l’intérieur — en lui faisant porter les instruments de sa propre surveillance, en transformant ses données physiologiques en matière première d’un marché prédictif.
Le biocapital de Zuboff n’a pas besoin de prisons ni d’institutions psychiatriques. Il a besoin que vous portiez votre Oura Ring, que vous synchronisiez votre Apple Watch, que vous partagez vos données avec votre mutuelle en échange d’une réduction de cotisation. Il a besoin que vous collaboriez volontairement à la collecte des données qui permettront de vous prévoir, de vous influencer, de vous vendre des interventions.
Cynthia O’Neil, dans Weapons of Math Destruction, a documenté comment ces modèles prédictifs amplifient les inégalités : des assureurs qui ajustent leurs primes en fonction des comportements de santé mesurés, des employeurs qui discriminent selon les indices de stress physiologique de leurs collaborateurs. La mesure du corps ne produit pas de l’équité — elle produit de nouveaux critères d’exclusion.
La colonisation de l’intérieur : comme un char d’assaut pénétrant le cerveau via la fibre optique, la technologie de surveillance s’installe au cœur même de notre architecture cognitive.
Neuralink : Quand le Corps Devient Hardware
L’Oura Ring mesure votre pouls depuis l’extérieur. Le CGM traverse la peau pour accéder au liquide interstitiel. Neuralink franchit l’étape suivante : l’interface directe avec le cortex cérébral.
En janvier 2024, Elon Musk a annoncé que Neuralink avait procédé à sa première implantation chez un patient humain. La puce N1, implantée chirurgicalement dans le cortex moteur, lit les signaux neuronaux et les transmet en Bluetooth à un appareil externe. Le patient, tétraplégique, a pu contrôler un curseur de souris par la seule pensée.
La démonstration est réelle et l’application médicale légitime. Mais regardons la structure du dispositif : des données neurales — les patterns d’activation de votre cerveau en temps réel — transmises sans fil à une infrastructure appartenant à une entreprise privée, Neuralink Corp., dont le principal actionnaire et PDG est le même homme qui a décidé unilatéralement de couper les communications militaires de l’Ukraine.
Nombre d'électrodes du dispositif Neuralink N1 implantable. Chacune lit les signaux d'un groupe de neurones. L'ensemble constitue un flux de données neurales en temps réel transmis à des serveurs externes.
La question posée par Neuralink n’est pas technique. Elle est propriétaire : qui possède les données de votre activité cérébrale ? Et sa conséquence immédiate : qui peut y accéder, les interpréter, les utiliser pour prédire — ou influencer — votre comportement ?
La trajectoire est lisible. Du poignet au doigt, du doigt sous la peau, de sous la peau au cortex. Chaque étape franchit une frontière que l’étape précédente avait normalisée. Chaque franchissement se présente comme un progrès médical ou une amélioration de performance. Chaque franchissement transfère un peu plus d’intimité corporelle vers des infrastructures que vous ne contrôlez pas.
Vers l’assimilation finale : Neuralink transforme le cerveau humain en un composant hardware administrable par une entité externe, bouclant la boucle de la datafication de l’intime.
La Dissociation comme Effet Secondaire
Il existe un paradoxe central dans la culture du quantified self que ses promoteurs ne mentionnent jamais : plus on mesure son corps, moins on l’habite.
L’expérience corporelle directe — sentir la fatigue, la faim, le désir, la douleur — est progressivement médiatisée par le dashboard de l’application. On ne sait plus si on est fatigué : on regarde son score de récupération. On ne sait plus si on est stressé : on consulte son HRV. On ne sait plus si on a bien dormi : on attend le rapport de l’Oura Ring.
Cette médiation n’est pas neutre. Elle produit une forme de dissociation fonctionnelle entre le sujet et son expérience somatique. Le corps n’est plus vécu de l’intérieur — il est observé de l’extérieur, comme un objet dont on scrute les indicateurs de performance. La sensation directe est dévalorisée au profit de la donnée quantifiée.
Ce que Foucault avait décrit comme la production de “corps dociles” par la discipline externe prend ici une forme plus sophistiquée : le corps docile de la modernité numérique est celui qui s’auto-discipline selon les métriques que l’algorithme lui retourne. La norme n’est plus imposée par un gardien de prison ou un médecin de dispensaire — elle est produite par votre propre data, comparée à celle de millions d’autres utilisateurs, et renvoyée vers vous sous forme de score.
Le prix de l’optimisation : plus on mesure son corps, moins on l’habite. La sensation biologique s’efface devant la donnée quantifiée, produisant une dissociation fonctionnelle du Soi.
La question finale n’est pas de savoir si ces technologies sont utiles — elles le sont parfois. Elle est de savoir ce que nous perdons en transformant notre corps en interface de données. Ce que nous perdons est précisément ce qui ne se mesure pas : la relation non médiatisée à notre propre existence biologique. La capacité à se faire confiance sans indicateur. La souveraineté sur notre propre intérieur.
Le corps n’est plus le lieu de la subjectivité. Il est devenu le terminal d’entrée d’une infrastructure de données dont vous êtes, structurellement, le dernier à avoir le contrôle. Et si le corps est une interface, la question qui suit est inévitable : interface de qui, vers quoi, et au bénéfice de qui ?