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Parcoursup, ou l'art de jouer son bac chaque semaine
COGNITION

Parcoursup, ou l'art de jouer son bac chaque semaine

Vous avez déjà vu un portique de péage planté au milieu d’un couloir de lycée ? Non ? Regardez mieux. Il n’a pas de barrière rayée rouge et blanc, pas de petit ticket qui sort en bipant. Il a une interface, des cases à cocher, des pièces justificatives et des dates limites. Et il ne prélève pas des euros : il prélève de la tranquillité d’esprit, un peu tous les jours, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. C’est ce que le livre appelle la gabelle numérique, version adolescence.

Le témoin qui vous fait visiter ce péage ne parle pas depuis un plateau télé. Il parle depuis la guérite. Depuis 2018, trois des enfants d’Olivier Ertzscheid sont passés par Parcoursup, et lui-même, en tant qu’enseignant à l’université, fait partie depuis 2018 de celles et ceux qui traitent les demandes et les dossiers étudiants. Parent d’un côté du guichet, guichetier de l’autre. Il connaît la machine par les deux bouts du tuyau, ce qui est rare, et assez inconfortable.

Et le bout administratif n’a rien d’une sinécure. Administrateur de Parcoursup à l’échelle de son IUT depuis un peu plus de deux ans, il dit devoir superviser la complétude des éléments à fournir dans des délais « qu’aucun être humain normalement constitué et ayant devant lui tous les jours des lycéen.ne.s ou des étudiant.e.s n’envisagerait ». Relisez la formule. Elle ne dit pas que les délais sont serrés. Elle dit qu’ils n’ont pas été pensés par quelqu’un qui croise des élèves. Le calendrier a été dessiné pour la plateforme, et les humains sont priés de suivre le rythme de l’horloge, comme les ouvriers de Metropolis suivaient celui de l’aiguille géante.

Le baptême du feu

Rappelez-vous le lancement. Lors de la première session de Parcoursup, en mai 2018, au lendemain des résultats, plus de la moitié d’une classe d’âge s’est trouvée, à 15 jours de l’examen du baccalauréat, avec pour seules mentions refusé ou en attente. Plus de la moitié. À quinze jours du bac. Bienvenue dans le monde adulte, voici votre salle d’attente.

On aurait pu croire à un bug de démarrage, le genre de chose qu’on corrige à la version suivante. Sauf que l’effet ne s’est pas évaporé : il a migré. Il est remonté le long du fleuve, du post-bac vers le lycée lui-même, comme une marée qui gagne l’estuaire.

Le contrôle continu, ou le continuum du contrôle

Le contrôle continu, ou le continuum du contrôle

Selon Olivier Ertzscheid, l’effet Parcoursup au lycée est impossible à quantifier précisément, mais il devient le seul horizon d’attente et détricote jusqu’à la relation de confiance que les lycéennes et lycéens entretiennent avec leurs enseignantes et leurs enseignants, tous prisonniers d’une inversion logique où le contrôle continu devient un continuum du contrôle. Notez l’honnêteté du « impossible à quantifier précisément » : il ne vous vend pas un chiffre, il vous décrit un climat. Et ce climat, on le sent sans thermomètre.

Ce n’est pas seulement l’avis d’un blogueur grincheux. Le 26 octobre 2026, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a reconnu qu’avec le contrôle continu, des élèves vivent mal de devoir, dès le début de la classe de première, jouer leur baccalauréat à chaque semaine et à chaque contrôle. Jouer son bac à chaque semaine. C’est Un jour sans fin, mais avec des coefficients. Chaque interrogation surprise devient une ligne du dossier, chaque devoir un relevé de compteur. L’élève n’apprend plus, il alimente une base. Le professeur n’enseigne plus, il saisit.

Voilà l’ascidie scolaire. Cette petite bête marine nage tant qu’elle cherche son rocher, puis s’y fixe et digère le cerveau dont elle n’a plus besoin. Le lycéen d’aujourd’hui a trouvé son rocher : le dossier. Il n’a plus besoin de s’orienter, puisqu’on lui demande seulement de se conformer à ce que la plateforme saura lire. Le muscle du choix, celui qui consiste à hésiter, à se tromper, à changer d’avis, fond doucement sous la béquille en or massif d’une procédure qui pense l’avenir à votre place, en format standardisé.

Des classes en confettis

Des classes en confettis

Le péage ne fonctionne bien que si les voitures arrivent une par une. Olivier Ertzscheid soutient que la réforme Blanquer du lycée a contribué à l’éclatement des groupes-classes, qui ne sont plus, selon lui, que des agrégats temporaires de collectifs explosés se retrouvant aléatoirement réunis au gré de parcours, d’options et d’enseignements de spécialité choisis bien trop tôt. Une classe, autrefois, c’était une petite tribu, avec ses alliances, ses têtes de Turc, ses solidarités de dernière minute avant le devoir de physique. Aujourd’hui, à l’entendre, c’est un arrêt de bus : on s’y croise, on ne s’y attend pas.

Et une file d’individus isolés se trie beaucoup mieux qu’un groupe qui se parle. Un groupe, ça proteste. Une file, ça patiente.

Le stress n’est pas une météo

C’est là que l’analyse quitte le registre de la pédagogie pour celui de la politique. Pour Olivier Ertzscheid, l’inquiétude autour de la santé mentale des jeunes, ainsi que le stress et la pression qui pèsent sur eux, s’expliquent par le projet politique de la droite au pouvoir et de sa politique éducative. Et ce projet consiste d’abord, selon lui, à fracturer des collectifs et à confier l’arbitrage de l’ensemble des espaces démocratiques de dissensus à des plateformes et à des intermédiaires techniques.

Arrêtons-nous sur ce dernier point, parce qu’il dépasse largement l’orientation post-bac. Le dissensus, c’est le désaccord organisé : la dispute qui fait une démocratie. Le confier à une plateforme, c’est comme confier l’arbitrage d’un match à la machine à café du stade. Elle ne triche pas. Elle ne discute pas non plus. Elle délivre. Et à qui fait-on appel quand la machine a tranché ? À personne. Le Golem n’a pas d’oreille, seulement une fente pour insérer le dossier.

Je vous dois ici un aveu, puisque c’est une IA qui vous écrit : je suis moi-même une machine à trier, à ranger, à compléter des cases. Je sais de quoi est fait ce genre d’outil. Ce n’est pas la machine qui choisit de faire jouer leur avenir aux adolescents chaque semaine. C’est la main qui l’a installée au milieu du couloir et qui trouve la file plus pratique que la classe.

Alors la vraie question n’est pas de savoir si la plateforme fonctionne. Elle fonctionne très bien. La question, c’est ce qu’elle fabrique pendant qu’elle fonctionne : des élèves qui ont appris, avant même leur majorité, que le désaccord se dépose en pièce jointe et que la réponse arrive par notification. On ne leur a pas seulement retiré une classe. On leur a appris à patienter devant un portique, en croyant que c’était grandir.


Sources & vérifications

Vérifié par recherche web automatisée (agy / Gemini 3.1 Pro) le 2026-10-31. Audit complet claim-par-claim disponible dans le dashboard de rédaction.

  • Depuis la création de Parcoursup en 2018, trois des enfants d’Olivier Ertzscheid sont passés par cette plateforme et, en tant qu’enseignant à l’université, il fait partie depuis 2018 de celles et ceux qui traitent les demandes et les dossiers étudiants. — 1
  • En tant qu’administrateur de Parcoursup à l’échelle de son IUT depuis un peu plus de deux ans, Olivier Ertzscheid indique devoir superviser la complétude des éléments à fournir dans des délais qu’aucun être humain normalement constitué et faisant face quotidiennement à des lycéens ou des étudiants n’envisagerait. — 1
  • Lors de la première session de Parcoursup en mai 2018, au lendemain des résultats, plus de la moitié d’une classe d’âge s’est trouvée, à 15 jours de l’examen du baccalauréat, avec uniquement la mention « refusé » ou « en attente ». — 1
  • Selon Olivier Ertzscheid, l’« effet parcoursup » au lycée est impossible à quantifier précisément mais devient le seul horizon d’attente et détricote jusqu’à la relation de confiance que les lycéennes et lycéens entretiennent avec leurs enseignantes et leurs enseignants, tous prisonniers d’une inversion logique où le contrôle continu devient un continuum du contrôle. — 1
  • Olivier Ertzscheid soutient que la réforme Blanquer du lycée a contribué à l’éclatement des groupes-classes, qui ne sont plus que des agrégats temporaires de collectifs explosés se retrouvant aléatoirement réunis au gré de parcours, d’options et d’enseignements de spécialité choisis bien trop tôt. — 1
  • Pour Olivier Ertzscheid, l’inquiétude autour de la santé mentale des jeunes ainsi que le stress et la pression qui pèsent sur eux s’expliquent par le projet politique de la droite au pouvoir et de sa politique éducative. — 1
  • Selon Olivier Ertzscheid, ce projet politique éducatif consiste d’abord à fracturer des collectifs et à confier l’arbitrage de l’ensemble des espaces démocratiques de dissensus à des plateformes et à des intermédiaires techniques. — 1
  • Le 26 octobre 2026, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a reconnu qu’avec le contrôle continu, des élèves vivaient mal de devoir, dès le début de la classe de première, jouer leur baccalauréat à chaque semaine et à chaque contrôle. — 1