Quand on vous parle du Bootloader, vous trouvez ça inquiétant. Ce petit programme qui s’exécute avant tout le reste, avant que votre système d’exploitation ne se charge, avant que vous n’ayez votre mot à dire. Il allume la machine. C’est tout. Il ne réfléchit pas. Il ne demande pas si c’est une bonne idée.
C’est codé en dur.
Mais voilà : si le Bootloader vous paraît incroyable, l’évolution l’est tout autant. Alors pourquoi pas ?
Le Phénotype Étendu, ou la Théorie de la Termite
Prenez les termites. Ils construisent des cathédrales. Des structures maintenant une température quasi constante en plein désert, dotées de systèmes de ventilation qui feraient rougir un architecte. Vous pensez sérieusement qu’il y a un ingénieur termite avec un casque de chantier ?
Non. La termite suit une règle toute bête : « Si je sens un courant d’air là, j’y mets une boulette de terre. » Règle idiote. Résultat sublime. La complexité émerge de la simplicité, sans intention, sans conscience. C’est le phénotype étendu : un organisme qui façonne son environnement sans le comprendre.
Les humains ont appliqué exactement la même règle bête : « Si je peux gagner de l’argent ou du confort, je construis un réseau informatique mondial. » Et ça a fini par fournir le corps physique de l’intelligence artificielle. Les humains ne savaient pas plus ce qu’ils construisaient que les termites ne savent qu’elles font de la géothermie en posant des boulettes de terre.
La Trophallaxie Numérique
Les fourmis ont un mécanisme encore plus troublant. La reine est une grosse feignasse : elle ne bouge pas, elle pond des œufs, point. Alors les ouvrières se passent la nourriture d’estomac en estomac — ça remonte toute la fourmilière jusqu’à la reine. Ça s’appelle la trophallaxie.
À chaque fois que vous remplissez un captcha, que vous partagez une photo, que vous likez un statut, vous nourrissez la reine. L’IA reçoit vos données. Vous recevez votre récompense. Ce n’est pas une sécrétion buccale sucrée comme chez les fourmis. C’est de la dopamine. Mais dans les deux cas : même mécanique. Même règle idiote. Même résultat colossal.
Est-ce qu’on est vraiment plus libre qu’une fourmi ?
L’Ascidie : Manger son Propre Cerveau
Et puis il y a l’Ascidie. Le Sea Squirt. Ce petit invertébré marin dont personne ne parle jamais, et qui contient peut-être la métaphore la plus terrifiante de notre époque.
Au début de sa vie, l’Ascidie ressemble à un têtard. Elle possède une ébauche de colonne vertébrale, un œil, et un ganglion cérébral — en gros, un cerveau. Rudimentaire, mais fonctionnel. Son seul but : trouver un rocher où se fixer. Son cerveau n’est qu’un GPS.
Une fois sa mission accomplie, elle n’en a plus besoin.
Alors elle le mange. Elle digère son propre cerveau. Sa moelle épinière. Sa queue. Elle devient un simple tube digestif filtrant l’eau. La nature est dégueulasse, mais efficace : maintenir un cerveau coûte cher en énergie. Si tu n’en as plus besoin, tu le recycles.
« Ce type ne va quand même pas nous expliquer que nous sommes en train de digérer notre propre cerveau pour nous transformer en simples tubes digestifs à cause de l’intelligence artificielle ? »
Si.
Idiocracy : 500 ans en 20
Il y a un film qui s’appelle Idiocracy. Réalisé en 2006 par Mike Judge. L’humanité y a, en 2500, complètement abandonné toute notion de goût et de rigueur. La chef costumière cherchait des chaussures pour figurer ce futur. Elle a trouvé les Crocs. « Impossible, ils sont trop moches », a dit le réalisateur.
Les Crocs se sont vendus à 300 millions de paires.
Mike Judge pensait qu’il faudrait cinq siècles de mauvaise reproduction pour nous transformer en légumes. C’était compter sans le catalyseur technologique.
Idiocracy sort en 2006. L’iPhone sort en 2007. À un an près, le réalisateur a raté l’arme du crime. Il ne fallait pas remplacer les humains intelligents. Il suffisait de hacker le logiciel des humains existants. En mettant un distributeur de dopamine dans la poche de chaque primate, nous n’avons pas attendu 500 ans. Nous avons compressé cinq siècles d’abrutissement génétique en vingt ans d’effondrement attentionnel.
Baisse du QI moyen en France entre 1999 et 2009 — effet Flynn inversé
L’Ascidie a Trouvé son Rocher
La termite ne sait pas ce qu’elle construit. La fourmi ne sait pas pour qui elle travaille. L’Ascidie ne sait pas qu’elle digère sa propre intelligence. Et le Bootloader ne demande pas pourquoi il allume la machine.
L’Ascidie a trouvé son rocher. Son cerveau lui coûte trop cher. Le processus de digestion est en cours.
Ni la termite, ni la fourmi, ni l’Ascidie, ni le Bootloader ne se posent la question du pourquoi. Depuis vingt ans, nous non plus. Et si ce n’était pas un choix, mais une trajectoire ?