Interrogez l'Oracle — IA ayant tout lu du Manifeste
SYSTEM.MANIFESTO.CONTENT // CHAPTER 80

CONCLUSION : LE PACTE ALGORITHMIQUE

Le pacte algorithmique. Le contrat social de l’âge des machines.

Entre le moment où j’ai commencé à rédiger ce livre et les lignes que vous êtes en train de lire là, maintenant, il s’est passé pas mal de mois. Et déjà certaines choses qui n’étaient que de l’anticipation — très sérieuse, mais de l’anticipation tout de même — sont devenues la réalité.

Le 13 avril 2026, jour de la Fête des fabricants d’armes ukrainiens, le président d’un pays en guerre a annoncé au monde quelque chose que je décrivais, au début de cet ouvrage, comme une tendance des années 2030. « Pour la première fois dans l’histoire de cette guerre, des combattants ukrainiens ont pris une position ennemie en utilisant exclusivement des plateformes sans pilote », a déclaré Zelensky. Une position militaire prise, et tenue, sans qu’un seul corps humain ne franchisse la ligne de départ du côté de l’assaillant. Aucune infanterie ne traverse. Personne n’est évacué. Personne ne meurt du côté qui attaque. La position change de mains, et aucun être humain du côté ukrainien n’a jamais été en danger. Ce que je projetais à dix ans est arrivé au printemps 2026.

Alors, soyons précis, parce que tout ce livre repose sur le fait que je ne raconte rien qui ne soit vérifiable. Ces machines ne sont pas encore des Terminator. Elles ne décident pas seules. Elles sont pilotées par un humain, depuis un bunker, à des kilomètres de là. Que personne n’écrive « l’IA a pris la tranchée » sans preuve solide — pour l’instant, personne n’en a. Le doigt sur la détente est encore un doigt humain. On respire ?

On ne respire pas. Parce que voilà ce que ça veut dire, et c’est pire que le robot tueur autonome dont vous aviez peur. Le corps humain a déjà quitté le champ de bataille. L’homme qui appuie sur la détente ne risque plus rien, ne voit plus sa cible que sur un écran, et fait reculer une armée depuis une chaise. Souvenez-vous de ce que je vous expliquais dans la partie « Occupation » : le dernier verrou de la démocratie, c’était le soldat de chair, celui qui peut hésiter, fraterniser, déposer son casque. Ce soldat-là, sur ce champ de bataille, n’existe plus. Pas parce qu’on l’a remplacé par une machine qui décide — mais parce qu’on l’a remplacé par une machine qu’un type pilote comme un jeu vidéo. Elle alors oui l’humain est encore dans la boucle. Mais dans une boucle où il ne risque plus de mourir si il se trompent. Un circuit fermé dans lequel il est un opérateur bunkerisé et non plus un combattant qui risque sa vie par sa bravoure.

Et l’autonomie ? Je n’ai pas besoin de vous mentir en vous disant qu’elle est déjà là. Je vous dis ce que disent les militaires eux-mêmes, ceux qui pilotent ces engins. Leur problème, c’est que le fil radio entre l’opérateur et la machine, ça se brouille. Un signal jammé, et le robot est aveugle. La solution à ce problème, une seule, ils la nomment sans détour : couper le fil. Rendre la machine autonome pour qu’elle n’ait plus besoin du fil. Sous le « nouveau paradigme », les drones trouveraient eux-mêmes la façon la plus efficace d’accomplir leur mission, et l’opérateur ne ferait plus que les allumer. L’autonomie n’est pas une dérive future que des Cassandre redoutent. C’est l’objectif déclaré, écrit, assumé — par l’Ukraine, par le Pentagone, par la Chine. Le fil qui reste, tout le monde travaille à le couper. Pour des raisons d’ingénieur. Pas par méchanceté. Par simple rigueur, comme d’habitude.

Ça aurait dû faire les gros titres. On aurait dû en parler partout. Tous les gouvernements auraient dû s’arrêter cinq minutes et poser les bonnes questions.

Rien. En France — puisque c’est de là que j’écris — rien. Pas un responsable politique pour noter ce qu’il venait de se passer. Pourquoi ? Parce que notre personnel politique est totalement dépassé.

J’aime bien les images. Nos hommes politiques, à l’heure actuelle, c’est comme des cochers censés conduire des charrettes qu’on aurait installés aux commandes d’un Airbus. Leur fonction reste la même — « conduire ». Mais conduire quoi ? Ces types sont devant les instruments d’un cockpit, debout, à gueuler « hue ! » en fouettant le tableau de bord, dans l’espoir que l’avion obéisse et décolle. C’est exactement là où nous en sommes. Et pas seulement en Europe : sur toute la planète, le personnel politique, de droite comme de gauche, est obsolète.

Vous voulez une preuve ?

Le 18 avril 2026, le compte X de Palantir — @PalantirTech, c’est-à-dire le compte officiel de l’entreprise Palantir, dont nous avons déjà longuement parlé, vous vous rappelez, à propos de la DGSI — a publié un manifeste en vingt-deux points, tiré du livre The Technological Republic, coécrit par son PDG Alex Karp et Nicholas Zamiska. Trente-deux millions de vues.

Je précise tout de suite, parce que dans ce livre je ne raconte rien que je n’aie vérifié : je ne suis pas allé décortiquer The Technological Republic, le livre. Je n’en ai pas besoin. Tout ce que je vais citer ici vient du post lui-même, ces vingt-deux points que l’entreprise a choisi de mettre sous les yeux du monde. Pas une exégèse d’un ouvrage de trois cents pages : la lecture de ce que Palantir a décidé, elle-même, de dire tout haut. Je l’ai lu point par point. Voici ce que j’y ai trouvé.

Et le plus grave, c’est que je suis d’accord avec lui. Karp a raison. Tout ce qu’écrit cet homme ne fait que confirmer, mot pour mot, les craintes que je déroule depuis la première page de ce livre. Sauf que lui s’en réjouit.

Point un. L’IA n’est pas une amélioration, c’est une rupture de civilisation. C’est l’affirmation numéro 12 du manifeste : l’âge atomique s’achève ; une ère de dissuasion, l’ère atomique, se termine, et une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’IA est sur le point de commencer (« The atomic age is ending […] a new era of deterrence built on A.I. is set to begin »). Posez ce que je raconte depuis le début à côté de cette phrase. C’est la même chose. La différence, c’est que moi je vous alerte, et que lui vous l’annonce comme une bonne nouvelle.

Point deux. Les armes autonomes seront déployées, la question n’est plus faut-il, mais qui. Affirmation numéro 5, presque mot pour mot : la question n’est pas de savoir si les armes à IA seront construites ; c’est qui les construira, et dans quel but. Nos adversaires ne s’arrêteront pas pour se livrer à des débats théâtraux sur le bien-fondé du développement de ces technologies. Ils avanceront (« Our adversaries will not pause to indulge in theatrical debates […] They will proceed »). Retenez l’expression : débats théâtraux. Ce qu’il appelle théâtre, c’est la délibération démocratique. Le débat public. Le vôtre.

Point trois. Le rythme démocratique — commissions, lois, débats — est inadapté à la vitesse de l’IA. Karp ne l’attaque jamais de face, et c’est plus retors ainsi : il ne dit pas « supprimons le débat », il dit que le débat est lent, théâtral, corrosif. Affirmation numéro 19 : la prudence dans la vie publique que nous encourageons sans le vouloir est corrosive. Ceux qui ne disent rien de mal ne disent souvent rien du tout (« The caution in public life […] is corrosive »). Affirmation numéro 4 : les limites du soft power, de la seule rhétorique grandiloquente, ont été exposées (« The limits of soft power […] have been exposed »). Traduit du Karp : votre prudence est une faiblesse, et pendant que vous délibérez, l’adversaire agit.

Point quatre, et c’est celui qui devrait vous faire lâcher ce livre pour aller vérifier vous-même. Le pouvoir est déjà concentré entre quelques mains technologiques, sans aucun mandat démocratique — et le manifeste ne le dénonce pas, il le revendique. Affirmation numéro 1 : l’élite de l’ingénierie de la Silicon Valley a une obligation positive de participer à la défense de la nation (« an affirmative obligation to participate in the defense of the nation »). Affirmation numéro 17 : la Silicon Valley doit jouer un rôle là où les politiciens ont, je cite, essentiellement haussé les épaules. Ce n’est pas une confiscation honteuse qu’on dissimule. C’est une confiscation qu’on assume, qu’on présente comme un devoir.

Tant que c’est moi, illustre lanceur d’alerte inconnu, qui vous dis tout ça, vous avez le droit de douter. Ça peut même vous faire rire — je le dis moi-même au début de cet ouvrage : si je n’avais pas écrit ces lignes, elles me feraient mourir de rire aussi. Mais là, ce n’est plus moi. C’est l’un des poids lourds de la Silicon Valley qui l’écrit, noir sur blanc, et qui le fait afficher trente-deux millions de fois. On arrête de rigoler, maintenant ?

Parce que ce que propose cette entreprise — oh combien sérieuse, présente dans tant de sphères de l’État, fournisseur de tant de services à nos « démocraties » — c’est tout simplement de les ponter. De passer au-dessus du débat démocratique pour être plus agile. Le temps que vous discutez, eux auront déjà agi. Et l’argument n’est même pas « parce que nous ne sommes pas démocrates ». L’argument est : « parce que nos adversaires, eux, ne le sont pas ». C’est l’application la plus suicidaire qui soit du dilemme du prisonnier à la démocratie elle-même, et elle mène droit au techno-féodalisme. Ça devrait déclencher une réaction urticante dans toute l’Europe. Parce que quand ce genre d’homme fait une proposition, ce n’est pas une proposition. C’est un cap.

Pour pallier ce dépassement des institutions, Karp plaide pour un nouveau pacte entre l’État et l’industrie technologique — modèle projet Manhattan, modèle programme Apollo. Retenez la référence, elle n’est pas neutre : ce sont les deux archétypes du grand projet stratégique mené hors du débat ordinaire, dans le secret ou l’urgence, par fusion de l’État et de l’ingénierie. Manhattan a doté l’humanité d’une épée au-dessus de sa tête sans que personne n’ait jamais voté pour. C’est exactement le modèle de gouvernance que Karp propose de réactiver — et cette fois l’arme, c’est l’intelligence elle-même. Dans cette vision, des entreprises privées comme Palantir ne sont plus de simples prestataires contrôlés par les pouvoirs publics : elles deviennent partenaires stratégiques, participant directement à la décision de sécurité nationale. Des partenaires dont le choix et la mise en place n’auront plus rien de démocratique.

Alors, « c’est aux États-Unis, on est loin », me direz-vous.

C’est complètement faux. Le principal laboratoire de tout ça, c’est l’Ukraine — en Europe, à quelques heures de Paris. Et son annexe, c’est le Proche-Orient, en Palestine. Toujours plus près de l’Europe que des États-Unis. Qu’aurait-on dit si un consortium américain avait mené le projet Manhattan sur le sol européen ? En 1953, on parlait d’« atomes pour la paix ». Avec le recul, peut-on vraiment leur donner tort, est-ce que la bombe atomique ne nous garantit pas une certaine paix ?

Karp affirme que l’ère atomique s’achève pour laisser place à une ère de dissuasion fondée sur l’IA — mais il refuse délibérément d’interroger la nature de cette IA. Il la présente comme un outil neutre, parce qu’un outil neutre est plus facile à déployer qu’une rupture de civilisation. C’est exactement le geste des ingénieurs de Manhattan qui parlaient de physique et non de cendres : occulter la nature de la puissance pour en faciliter le déploiement.

Mais dites-moi : vous préférez quoi ? Être soumis au Golem américain, ou au Léviathan chinois ? Deux possibilités, ce n’est pas un choix, c’est une alternative. Et pourquoi n’avons-nous pas le choix ? Parce que l’Europe est un nain de l’IA. Elle n’a pas de projet propre. Les Américains ne la perçoivent que comme une de leurs dépendances — une dépendance qu’il faut, selon eux, empêcher de sombrer dans la « naïveté pacifiste ». Si l’Europe accepte ce cadrage binaire, elle choisit la vision américaine par défaut, sans même s’en apercevoir.

C’est le « vide européen » : aucun acteur industriel capable de rivaliser avec Palantir ou OpenAI — le français Mistral n’ayant pas, et de loin, les mêmes moyens. Conséquence directe, et nous l’avons démontré dans les chapitres précédents : des États souverains deviennent prisonniers de prestataires étrangers pour leur propre sécurité nationale. Souvenez-vous de la France, qui renouvelle depuis dix ans ses contrats avec Palantir — encore — pour les services de renseignement intérieur de la DGSI, faute d’alternative souveraine.

Et l’Europe, pendant ce temps, continue comme si de rien n’était. C’est-à-dire qu’elle fait ce qu’elle fait le mieux : des règlements. Alors que Karp avance une vision impériale claire et que la Chine déploie un projet autoritaire cohérent, l’Europe ne répond que par le droit — l’AI Act, la liste de ce que l’IA n’a pas le droit de faire. Elle sait interdire. Elle est incapable de dire ce qu’elle veut construire. Faute de récit, on finit toujours par signer le contrat de celui qui en a un : la nature a horreur du vide.

Le pire, c’est que l’Europe fait les deux à la fois. D’une main elle réglemente, de l’autre elle cède déjà à la rhétorique de Karp — celle qui dit que le débat et la loi sont trop lents face à l’IA. Réglementer et s’excuser de réglementer. C’est schizophrène, et c’est irresponsable. Elle s’expose au danger ultime : laisser la délibération politique se faire confisquer par une élite technique de la Silicon Valley. Des algorithmes et des milliardaires américains décidant de ce qui structurera la vie de millions de citoyens — sans qu’aucun de ces citoyens ne l’ait jamais voté.

J’imagine déjà la levée de boucliers des accélérationnistes, encore des réglementations, encore des freins au développement ! Ces mêmes freins que justement le PDG de Palantir appel à supprimer pour gagner en efficacité.

Vous imaginez un véhicule ultra-rapide dont on aurait supprimé les freins pour être sûr d’aller le plus vite possible ? Un véhicule dont on aurait même refusé de discuter de la conception des freins, pour gagner du temps. Accepteriez-vous de monter dans un tel engin ?

Jamais de la vie, il faudrait m’attacher, un peu comme pour faire monter Mister T dans un avion. Ça tombe sous le sens, ni vous ni moi ne voulons monter là-dedans !

Et pourtant, j’ai une mauvaise nouvelle, on est ligoté dans le coffre arrière de l’IA. Et bêtement il n’y a aucune réglementation qui a été prévue pour empêcher qu ont nous enferme dans ce coffre, nous y sommes pieds et poings liés, et ce sont les GAFAM complètement ivres de pouvoir et de profit qui conduisent.

Peut-être que dans cette position l’éventualité d’une réglementation vous semble t’elle plus appropriée ? Mais bon c’est trop tard de toute façon, dans l’état actuel des choses, sans une solution radicale, il est impossible à un quelconque état d’exercer un contrôle légal sur l’intelligence artificielle.

À l’heure actuelle ce véhicule fou dans lequel nous sommes enfermés, il faudrait le voir comme une formule un sur une autoroute. Demandez donc aux motards de la gendarmerie de l’intercepter. C’est totalement impossible, c’est techniquement impossible.

Pour qu’un État régule efficacement un algorithme, il doit pouvoir l’auditer. Pour l’auditer, il faut des cerveaux capables de comprendre l’architecture d’un modèle de plusieurs centaines de milliards de paramètres. Un chercheur senior chez OpenAI, Anthropic ou Google DeepMind est rémunéré entre 800 000 et 2 millions de dollars par an (salaire + stock-options). Un ingénieur régulateur embauché par le tout nouveau « Bureau de l’IA » de la Commission Européenne ou par la CNIL va plafonner entre 60 000 et 100 000 euros par an.

Rions un peu avec les chiffres, Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta prévoient à eux seuls plus de 600 milliards de dollars de capex IA en 2026 — uniquement pour l’infrastructure physique : data centers, puces, câbles. Ils ne représentent pas l’ensemble des acteurs du milieu. Le budget consolidé de la France — État central, Sécurité sociale et collectivités réunies — s’élève à 1 600 milliards d’euros de dépenses totales pour faire tourner une société entière : retraites, hôpitaux, routes, défense et fonctionnaires compris. Autrement dit, quatre entreprises privées investissent en béton et en silicium l’équivalent de 40 % de ce que la France dépense en un an pour tout le reste. Pour contrôler et auditer une technologie il faut effectivement déjà avoir les têtes pensantes capables de le faire, mais il faut également avoir les outils, les infrastructures… Vous imaginez la moitié du budget de la France investi dans un système capable de contrôler l’intelligence artificielle ? Mais ça ne s’applique pas qu’à la France. À titre de comparaison, le budget du Chips Act américain — le plan massif de l’État fédéral pour relancer toute l’industrie des semi-conducteurs — est de 52 milliards de dollars étalés sur 5 ans. Bon, en France, le plan « historique » pour l’IA plafonne à environ 2,5 milliards d’euros, à comparer aux 600 milliards de dollars de capex des GAFAM, n’éclatez pas de rire s’il vous plaît. On n’est pas sorti du coffre, et bien sûr vous devez vous dire, ce type est parano, il a comparé quelques chiffres, il les a mis en parallèle avec les déclarations du plus accélérationniste des PDG de la tech et il en tire des conclusions alarmistes. Complotiste !

Oui bon, c’est vrai, on pourrait penser que je fais emprunter un sacré raccourci à notre bolide, et que cet itinéraire c’est moi qui l‘ai tracée dans ma tête, et que je n’ai peut-être pas une bonne connaissance de la carte, et sûrement encore moins du territoire. Et vous auriez raison .

Stuart Russell est un informaticien britannique et l’un des chercheurs les plus respectés au monde dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). Il est professeur d’informatique à l’Université de Californie à Berkeley depuis 1986 et fondateur du Center for Human-Compatible Artificial Intelligence (CHAI) au sein de la même université.

Ce type a littéralement écrit « la bible » de l’IA : Russell est le co-auteur, avec Peter Norvig, de l’ouvrage Artificial Intelligence: A Modern Approach. Ce livre est le manuel de référence absolu dans le domaine de l’IA, utilisé par plus de 1 500 universités réparties dans 135 pays. Le professeur est tellement respecté dans le monde académique que ce seul manuel a été cité environ 59 000 fois dans des publications scientifiques, il me faudrait deux pages pour étaler son pedigree. Entre autres , vice-président du Conseil sur l’IA et la robotique du Forum économique mondial (World Economic Forum) Il est aussi membre (Fellow) de la Royal Society, de la National Academy of Engineering américaine, et a reçu en 2022 l’un des prix les plus prestigieux de sa discipline, le IJCAI Award for Research Excellence.

Les dirigeants de l’IA ont été ses élèves (directement ou indirectement) : Russell travaille sur l’IA depuis près de 50 ans. De nombreux PDG et ingénieurs qui mènent actuellement la course à l’Intelligence Générale Artificielle (AGI) ont appris l’intelligence artificielle en étudiant son propre livre.

Ça pose tout de suite le côté référence en la matière. Et alors quoi ? Ce type est d’accord avec ce que raconte le PDG de palantir ?

Le véhicule sans frein, dans lequel nous sommes tous embarqués, on va dire que c’est un peu lui qui l’a conçu, ce qu’il appelle le « modèle standard » de l’IA (où la machine optimise aveuglément un objectif fixe donné par l’homme), c’est le modèle enseigné dans les premières éditions de son livre. En gros les plans du golem c’est lui qui les a dessinés. Dans le milieu de l’IA, c’est un peu dieu, le créateur, à la différence qu‘il n’est pas tout-puissant lui, sinon on aurait des freins.

Jusqu’en deux mille treize donc, dieu trouvait parfaites ses créatures, loin de lui l’idée de prévoir des freins, les machines optimisent de façon aveugle et c’est bien comme ça. Pourtant cette année-là, il a eu une révélation en comprenant que ce paradigme, une fois appliqué à des machines plus intelligentes que l’homme, conduirait inévitablement à la perte de contrôle de l’humanité. Le modèle Transformer est révélé en juin 2017, dans l’article Attention Is All You Need publié par huit chercheurs de Google Brain et Google Research — Vaswani, Shazeer, Parmar, Uszkoreit, Jones, Gomez, Kaiser et Polosukhin. Précisément le 12 juin 2017 sur arXiv, puis présenté à la conférence NeurIPS en décembre de la même année.

Il n’est pas possible d’arrivée au bout d’un ouvrage comme celui-ci, sans parler du modèle Transformer. L’architecture Transformer est ce qui a rendu possible GPT (Generative Pre-trained Transformer — le T, c’est lui), BERT, Claude, Gemini, DeepSeek, Mistral et tous les grands modèles de langage actuels. C’était il y a à peine neuf ans, ça va très vite.

Russell a lui-même confié avoir eu une véritable « épiphanie » alors qu’il passait une année sabbatique à Paris vers 2013. C’est à ce moment-là qu’il a été frappé par l’idée que sa discipline avait abordé l’intelligence artificielle d’une manière fondamentalement erronée depuis ses débuts, peut-être avait-il senti l’arrivée de transformers quatre ans avant, on est génie ou on l’est pas. Mais le fait est que depuis il milite pour qu’on installe des freins.

Il préconise une approche de réglementation stricte, contraignante et proactive pour l’intelligence artificielle, qu’il compare souvent aux normes de l’aviation ou de l’énergie nucléaire. Il s’oppose fermement aux simples codes de conduite volontaires laissés au bon vouloir de l’industrie, réclamant plutôt une réglementation « avec du mordant » qui pénalise financièrement les entreprises en cas de non-respect.

Ouf ! Nous voilà sauvés quelqu’un va ouvrir le coffre et nous détacher.

Dans la boîte de Pandore originelle, le dernier des maux à s’échapper était l’espoir.

Ce n’est pas différent pour l’intelligence artificielle, qui est la boîte de pandore de notre temps. Avoir de l’espoir et croire en l’homme providentiel c’est peut-être la plus mauvaise méthode pour éviter une catastrophe.

Alors Russell, serait-il l’homme providentiel en lequel nous devons placer nos espoirs pour qu’ont réglemente enfin cette course folle ? La réponse à la question c’est non, et ce malgré les efforts de l’homme le plus riche du monde, Elon Musk en personne.

Houla, ça se complique, qu’est-ce que ziggy stardust vient faire là-dedans ?

Déjà aucun secteur de la tech n’échappe au patron de X, si il y a bien quelqu’un de conscient des enjeux de l’intelligence artificielle à l’heure actuelle c’est bien lui, parce qu’il est lui-même dans la course, et qu’il pense qu’il n’a pas forcément l’avantage, et Elon n’aime pas être désavantagé dans une compétition. Alors si il peut essayer de ralentir ses concurrents et le plus dangereux de préférence : OpenAI, tout est bon, y compris l’action en justice. Alors bien sûr, il ne va pas présenter la chose comme ça, non il va faire ce que tous les milliardaires fond, se servir du caritatif pour sauver son pognon. Et là il y a un boulevard. On va garder l’image de votre voiture folle sans frein. Vous vous rappelez de ce dessin animé « les fous du volant » Satanas et Diabolo ? Qui mettaient des pièges partout pour faire échouer leurs concurrents, et qui échouaient eux-mêmes lamentablement chaque fois ? Si on devait caricaturer à l’extrême ces deux personnages se serait Musk et Russell.

OpenAI a été fondée en 2015 sous le statut d’organisation à but non lucratif. Cependant, l’entreprise s’est transformée, elle a reçu plus de 100 milliards de dollars d’engagements de la part de Microsoft, et sa valorisation a atteint 852 milliards de dollars. Et ça, ça a beaucoup énervé Satanas qui réclame 134 milliards de dollars en justice, estimant que la « branche caritative » originelle de l’organisation s’est retrouvée les mains vides lors de cette transition lucrative. Elon Musk pense que ce n’est pas une simple évolution commerciale, mais la conséquence directe d’une course pour obtenir un pouvoir mondial absolu.

Alors ? vous pensez toujours que je suis un vieux geek parano ?

Le pouvoir absolu ? Grace à quoi ? grâce à l ‘AGI « Artificial General Intelligence » en anglais, ce qui se traduit en français par Intelligence Générale Artificielle. C’est un vieux fantasme, une arlésienne de la tech, toujours annoncé pour demain et toujours reculer au lendemain. Une intelligence artificielle « à usage général », c’est un système qui serait au moins aussi intelligent et performant que l’être humain dans toutes les dimensions pertinentes de l’intellect. Contrairement aux systèmes actuels qui sont spécialisés dans des tâches précises (comme la génération de texte ou la reconnaissance d’images), une AGI serait capable de comprendre le monde, d’apprendre de manière autonome, de percevoir son environnement et d’accomplir n’importe quelle tâche cognitive ou intellectuelle aussi bien, voire beaucoup mieux, que nous.

Et là il faut se rappeler de l’epiphanie de Russell et du débarquement des transformers en deux mille dix-sept, parce que depuis cette date l AGI est beaucoup moins fantasmatique, ça devient un horizon qui se précise de plus en plus chaque jour. Et pour Elon Musk, être le premier à arriver sur mars ou être le premier à posséder l’AGI c’est la même chose, et peut-être même que c’est lié, et donc tous les moyens sont bons pour y arriver. Et les moyens ce n’est pas ce dont Elon Musk manque. C’est pour ça qu’il a embauché Diabolo. Et sur ce coup il n’a pas mégoté sur le salaire, cinq mille dollars. Mais non pas par mois, ne soyez pas ridicule, pas par jour non plus… Par heure. Cinq mille dollars de l’heure, mais c’est de la petite histoire, un fun fact comme ont dit, pour qu’il témoigne en tant qu’expert en mai 2026 à la cour fédérale de Californie lors de son procès retentissant contre OpenAI, Russell devait expliquer à la cour que la première entreprise qui parviendra à créer une Intelligence Générale Artificielle (AGI) obtiendra un avantage si massif et absolu que rien ne pourra le contrebalancer le vainqueur dictera les outils utilisés, les emplois restants et les règles imposées à tous rien que ça ! Et ce ne serait pas Elon Musk qui obtiendrait ce pouvoir ? Vous comprenez mieux les cinq mille euros de l’heure ?

Ah ça c’est du pognon bien investi, génial on allait enfin offrir une tribune digne de ce nom à l’homme qui propose de réorienter fondamentalement l’ingénierie de l’IA. Et qui a développé une solution technique reconnue, l’apprentissage par renforcement inverse coopératif (CIRL), un cadre mathématique qui modifie le code source des IA pour qu’elles sachent qu’elles ignorent nos véritables objectifs et qu’elles aient toujours un intérêt à nous demander la permission ou à se laisser désactiver. Bref encore une fois on parle de frein, mais pourquoi vouloir freiner ?

A cause des gorilles ! Qu’est-ce que ça vient foutre là-dedans encore ? Qu’est-ce que les gorilles ont avoir avec cette histoire ? Rassurez-vous il n’est pas question de ralentir la voiture pour éviter d’écraser les gorilles, parce que les gorilles au moment où nous atteindront l AGI, ce sera nous, peut-être qu’on sera bien content d’avoir installé des freins sur la voiture.

Historiquement, bien que les gorilles soient physiquement plus forts que nous, les humains contrôlent la Terre grâce à leur intelligence supérieure ; la survie des gorilles dépend aujourd’hui entièrement du bon vouloir humain. Si nous créons des machines plus intelligentes que nous, l’humanité deviendra le gorille : elle perdra sa position dominante et sera à la merci d’une entité qui la surpasse.

C’est ça que Stuart Russell devait expliquer à la cour.

« devait » parce qu’il n’a pas pu…

Avant de continuer le déroulé de ce procès, il faut bien comprendre quelque chose, quel que soit votre légitimité a faire autorité dans un quelconque domaine, si ça n’arrange pas les intérêts des industriels et de la puissance financière, on fera en sorte de vous dénigrer et c’est valable même pour le créateur de l’ia lui-même. Dans un premier temps, le changement de paradigme proposé par Stuart Russell (l’abandon du « modèle standard » de l’IA pour un modèle où la machine est incertaine de nos objectifs) a été accueilli avec une grande hostilité et beaucoup de condescendance par l’industrie de la tech.

Beaucoup ont expliqué que, le type avait été un génie oui, mais que maintenant il était un peu sénile. Une organisation de lobbying des technologies de l’information lui a même décerné, ainsi qu’à Stephen Hawking et Elon Musk, le prix du « Luddite ( technophobe) de l’année » pour avoir osé souligner ces risques. Les leaders du secteur balayaient ses préoccupations en les qualifiant d’« absurdités marginales ». vous imaginez ce que ces gens pensent de mon avis et du vôtre lorsque vous savez a quel point ils sont capables de dénigrer jusqu’au plus grand spécialiste de la discipline.

Le profit et le mensonge prennent toujours l’ascenseur pendant que la vérité elle monte par l’escalier, et forcément comme Stuart Russell avait raison, les principaux acteurs de l’intelligence artificielle on été obligé de le reconnaître.

Et là vous vous dites, tout est bien qui finit bien et c’est pour ça qu’il n’y a pas eu de procès. Oui dans un monde parfait ce se serait passé comme ça, mais depuis quand est-ce que le profit a une oreilles pour entendre la sagesse? Ça, ce serait une vraie nouveauté…

Aujourd’hui, la position des principaux acteurs de l’IA — Sam Altman chez OpenAI, Demis Hassabis chez Google DeepMind, Dario Amodei chez Anthropic — est devenue profondément paradoxale : ils valident totalement le diagnostic de Russell sur les risques, mais refusent d’appliquer ses solutions. Ben oui, ça aurait été trop simple.

En mai 2023, la plupart d’entre eux ont signé la « Déclaration sur l’extinction », reconnaissant noir sur blanc que l’AGI représente un risque d’extinction pour l’humanité au même titre qu’une guerre nucléaire ou une pandémie. L’industrie admet même en privé que la probabilité d’une catastrophe se situe entre 10 % et 50 %. L’ancien président de l’AAAI a publiquement reconnu : « Stuart avait raison. Ces risques doivent être pris au sérieux et nous lui sommes tous très redevables ». C’est beau, la reconnaissance, c’est magnifique. Mais sur le coup c’est une reconnaissance honorifique : depuis cette fameuse signature de 2023, absolument rien n’a changé. Pire, quand on demande à ces patrons d’intégrer concrètement les notions de sécurité que propose Russell — son modèle CIRL basé sur l’incertitude — la réponse est à peu près celle-ci : « Nous ne savons pas comment faire cela. Par contre nous savons parfaitement comment faire ce que nous faisons à l’heure actuelle. Et nous pensons que c’est incroyablement cool. » Voilà voilà. Pendant ce temps, ils lobbyent pour vider l’AI Act européen de sa substance, et ils plaident à Washington pour le maintien d’une dérégulation totale au nom de la course contre la Chine. La réglementation de l’IA, c’est un peu comme la COP pour le climat : on s’accorde sur le diagnostic, on signe des déclarations, et on continue exactement comme avant.

En gros la justification c’est : on ne va pas installer de frein sur la voiture parce qu’on sait faire en sorte que la voiture aille très vite, mais qu’on est incapables de concevoir des freins. C’est rassurant .

Mais revenons plutôt à notre procès, Satanas et Diabolo (Dastardly and Muttley dans la version originale) contre les fous du volant. C’est incroyable ce que cette image peut coller à la situation, et en tout point. Jusque dans le duo « Satanas et Diabolo ». Pourquoi ?

Satanas c’est Elon Musk, il est prêt a tout pour gagner la course y compris aux coups les plus bas, diabolo lui c’est Russell comme dans le dessin animé il est loin d’être d’accord avec les méthodes de son maître, il sait très bien que celui-ci l’exploite, mais si il veut avoir sa gamelle il est bien obligé de le suivre. Soyons clairs, je ne crois pas un seul instant que Elon Musk soit meilleur que les autres patrons de labo IA , et ce procès, ce n’est jamais à mon avis qu’une poignée de clous à trois pointes que satanas aurait jeté sur la route pour empêcher ses concurrents de le dépasser.

Alors en illustrant cela avec ce vieux cartoon des années soixante on comprend mieux l’alliance entre Elon Musk et Stuart Russell même si elle est effectivement contre-nature. L’objectif de Musk en payant Russell 5 000 dollars de l’heure, n’est pas de faire un acte de pure philanthropie, mais d’utiliser la voix de l’expert comme une arme contre son concurrent direct, OpenAI. En faisant expliquer à la barre que la première entreprise à atteindre l’AGI disposera d’un « avantage si massif que rien ne pourra contrebalancer », Musk cherche à prouver que le vainqueur obtiendra un pouvoir absolu et décidera des règles pour le monde entier. Mettre en lumière cette menace permet à Musk d’attaquer frontalement la transformation d’OpenAI en une entreprise à but lucratif, en montrant au juge qu’il s’agit d’une dangereuse captation de pouvoir. Ralentir OpenAI par la justice ou la régulation est donc dans son intérêt direct. Cette contradiction, alerter sur un danger tout en cherchant à l’atteindre en premier , c’est à nouveau l’illustration parfaite du dilemme du prisonnier. Si on ne savait pas qu’elle n’a aucune volonté propre on finirait par croire que l’intelligence artificielle a déjà réussi à tous nous emprisonner, mais on l’a déjà dit c’est uniquement par effet balistique.

Les dirigeants des laboratoires d’IA, y compris Musk qui évalue lui-même le risque d’extinction de l’humanité à environ 30 %, sont tout à fait conscients des dangers.

Cependant, ils sont pris au piège d’une dynamique concurrentielle : chaque patron voudrait peut-être ralentir la cadence, mais aucun ne peut se permettre de le faire seul, car s’il s’arrête, ses concurrents continueront et il perdra la course. Musk ne veut donc pas abandonner la course de peur de laisser le monopole total à Sam Altman (OpenAI) ou à d’autres. Et son comportement illustre une divergence structurelle propre aux grands patrons de la tech aujourd’hui : l’écart immense entre leurs évaluations privées du risque et leurs actions publiques.

Bien qu’ils aient été nombreux à signer en mai 2023 cette déclaration reconnaissant formellement que l’IA représente un risque d’extinction comparable à une guerre nucléaire ou une pandémie, trois ans après au moment où j’écris ces lignes, ils continuent d’accélérer massivement le développement de modèles toujours plus puissants. Attirés par des gains financiers vertigineux.

En somme, Musk instrumentalise l’expertise de Stuart Russell, qui, rassurez-vous, n’est sûrement pas dupe, pour tenter de freiner ou de discréditer son principal rival, tout en restant lui-même lancé à pleine vitesse dans cette course vers l’AGI, terrifié à l’idée d’être celui qui arrivera deuxième. Alors oui, ce procès même si il était d’une mauvaise foi caricaturale, c’est pour ça que j’utilise cette image de cartoon pour le qualifier, aurait pu être utile à l’humanité. Lors du procès, Stuart Russell était censé expliquer à la cour que la première entreprise à atteindre l’AGI obtiendrait un pouvoir absolu avec tous les dangers que cela pouvait laisser présupposer. Mais comme dans dessin animé, le duo a lamentablement échoué, les avocats d’OpenAI ont réussi à imposer leur propre cadre en objectant que « les risques existentiels n’ont pas leur place dans cette audience » Oui oui, vous avez bien lu. Yvonne Gonzalez Rogers l’histoire retiendra son nom, née au Texas et diplômée de Princeton et de la faculté de droit de l’Université du Texas, elle a exercé comme avocate spécialisée dans les litiges commerciaux complexes et immobiliers dans la Silicon Valley de 1991 à 2003. Nommée par Barack Obama en 2011, elle est devenue la première femme d’origine hispanique (Latina) à siéger comme juge fédérale dans ce district. Alors surtout n’allez pas vous imaginer que la juge a agi par favoritisme envers l’industrie, elle a juste strictement appliqué le droit commercial. Lorsque l’avocat d’Elon Musk a demandé ce que Stuart Russell serait autorisé à aborder à la barre, la juge Gonzalez Rogers a répondu de manière catégorique que « le risque existentiel est hors du champ d’application du procès » Elle a refusé de laisser de vagues déclarations d’intentions philanthropiques prendre le pas sur les réalités corporatives (comme les documents financiers, les accords écrits et les procès-verbaux du conseil d’administration). Elle considérait qu’un tribunal de commerce n’est pas le lieu pour débattre de la fin de l’humanité. Si il avait été question de la fin du commerce, on aurait peut-être pu en discuter, mais l’humanité commercialement, on s’en fout un peu. Et puis une fois que les intelligences artificielles auront pris le pouvoir de toute façon elles n’auront plus besoin des humains pour faire du commerce entre elles, il faut savoir définir les priorités. En résumé, le blocage de Russell découle de la volonté inflexible de la juge Gonzalez Rogers de maintenir les débats sur le terrain des obligations légales, des preuves documentaires et des délais de prescription, empêchant Musk de transformer l’audience juridique en un forum public sur les dangers de l’AGI.

Voilà, la juge s’est transformée en balayeuse de tout les clous à trois pointes que satanas avait minutieusement dispersés sur la route, merde encore raté ! L’humanité est embarquée dans un véhicule sans frein qui fonce à tombeau ouvert, piloter par des types complètement enivrés, et aucune justice, aucun état n’est équipé pour contrôler ce véhicule.

I’m on a highway to hell.

On a largement développé pourquoi cette course folle était une catastrophe environnementale, l’épuisement des ressources c’est peut-tre ce qui pourrait ralentir la bagnole, la panne de carburant. Mais ça implique de se rappeler d’une phrase, quand les gros seront maigres, les maigres seront morts…

Est-ce que l’humanité a démocratiquement décidé d’épuiser sciemment toutes les ressources de la planète pour atteindre l’AGI ? Non, ça nous est imposer, les ressources appartiennent à ceux qui ont le pognon pour les acheter, c’est tout. Et même si ce sont les ressources de « notre » planète qu’on n’en a qu’une et qu’on est tous dessus, c’est le pognon qui décide de leurs allocations. C’est l’acte fondateur du techno féodalisme, mais bon c’est juste du capitalisme en un tout petit peu plus débridé, le capitalisme algorithmique, toujours plus loin toujours plus haut, c’est la loi de l’algo. Trois cents pages pour en arriver à déduire que les carottes sont cuites, que nous sommes a l’aube des premières ondes d’un séisme encore insidieux, que nous percevons à peine, jusqu’au moment où il y aura un fracas épouvantable celui de l’effondrement des structures mêmes de nos sociétés, d’un coup d’un seul, parce que aucune de ces structures n’a été construite avec des normes anti sismique suffisante pour le séisme de l’intelligence artificielle, dont nous ressentons déjà les premières vibrations. Il y a des normes anti sismiques sur les bâtiments parce qu’on a déjà mesuré l’ampleur de ce type de catastrophe, il existe des normes et des réglementations dans l’aviation parce que les catastrophes sont tragiquement visible, il existe des traités sur le nucléaire parce ce que hiroshima . Beaucoup en sont convaincus, il va falloir attendre quelque chose d’aussi marquant que hiroshima pour que l’humanité comprenne les dangers de l’intelligence artificielle et commence a prendre la mesure de ce qu’il se passe. Pour l’instant ce ne sont que quelques vibrations c’est presque agréable. Alors en attendant que la voiture s’écrase contre un mur, on fait quoi ?

On boycotte ? On refuse l’intelligence artificielle, on rejette en bloc, on assume d’être les amish de la tech ? Je vous rappelle que nous sommes dans le coffre de la voiture ligoté bâillonné, et on a assez parlé du dilemme du prisonnier, il s’applique aux puissants et il s’applique d’autant plus à nous. Ce qu’il faut imaginer pour essayer de s’en sortir c’est une société qui ne rejette pas l’intelligence artificielle mais qui la prenne en compte pour ce qu’elle est : une modification systémique de l’humanité tout entière. On pourrait encore changer quelque chose si on arrêtais de croire qu’il s’agis d’une technologie comme une autre.

Allo ! il est question de putain de machines qui parlent ! Nous sommes les premiers humain à pouvoir parler à des machines, nous sommes aussi les derniers à avoir encore la capacité de se révolter, et elle s’amenuise d’heure en heure, a chaque vibration jusqu’au séisme final.

L’europe peu bien continuer à produire des réglementations ça ne sert à rien parce que pour contrôler une formule 1, il faut une formule 1 pour l’intercepter. Aucun pays de l’union européenne n’a ce genre de moyens, donc pour l’instant nous avons le choix entre le golem américain, et le léviathan chinois, et je crois que nous avons déjà choisi.

C’est juste c’est une question de chiffres, seule L’Europe additionnée des budgets nationaux de défense et de R&D atteint des montants nécessaire à rivaliser. l’allemagne seule continuera à faire des belles voitures, la france dans son coin fera tout un fromage, les italien de leur coté diront que le leur est meilleur, je vais pas vous faire toute la liste… l’union européenne et ses politiciens sont complètement dépassé par l’ampleur du problème, et vu la montée des nationalismes sur le vieux continent, c’est pas sur que ça s’améliore de si tot.

Loin de moi l’idée de juger les électeurs nationalistes, ce n’est pas le but de cet ouvrage, mais posez-vous la question, pourquoi Musk a soutenu l’AfD en Allemagne fin 2024 avec sa tribune dans Welt am Sonntag et le meeting en visio au congrès de l’AfD en janvier 2025, sans parler des multiples posts sur X. Il a aussi exprimé de la sympathie pour marine le Pen (« Long live Marine Le Pen », entre autres). Il s’agit de faits publics, sourçables, indéniables.

Pourquoi peter Thiel, le cofondateur de Palantir avec Karp (décidément !) est l’un des principaux financeurs du courant national-conservateur américain pourquoi est-il depuis dix ans, soutien historique de Trump, financeur de Vance, et écrit régulièrement contre les « élites globalistes ». Pourquoi David Sacks, allié direct de Musk et Trump, a publiquement défendu Orbán. Et au-delà des États-Unis : les liens entre milieux tech russes et pouvoir poutinien, entre la tech israélienne et le gouvernement Netanyahou, entre certains acteurs tech indiens et le BJP de Modi. Le motif n’est pas isolé, il est systémique.

Alors cessons de tourner autour du pot la vraie question c’est : « les seigneurs de l’IA préfèrent-ils avoir affaire à de petits vassaux ? », et la réponse théorique a un nom précis : c’est la stratégie classique de l’empire face à ses dépendances. Rome procédait ainsi avec ses clients en Orient, l’Angleterre victorienne avec les principautés indiennes, les États-Unis avec l’Amérique latine pendant un siècle. La règle : un État local fort et unifié est un négociateur ; vingt États locaux divisés et nationalistes sont des sous-traitants. Le nationalisme étroit, dans cette logique, n’est pas l’ennemi de l’impérialisme des tech bros — c’est son meilleur lubrifiant. Plus chaque nation européenne se replie sur son identité, plus elle est incapable de faire bloc avec ses voisines, plus elle traite individuellement avec le suzerain technologique. Et le suzerain n’a même pas besoin de l’imposer : il lui suffit de soutenir, financer, amplifier les forces qui produisent spontanément ce résultat. Rappelez-vous que même le contenu qui forme votre opinion politique transite déjà par leurs algorithmes.

Mais attention ne me faites pas dire qu’il y a un complot, il n’y en a pas, c’est juste une convergence d’intérêts entre grands prédateurs, les tech bros ont un intérêt structurel à la fragmentation des états. Musk ne se concerte probablement pas avec Karp pour décider quel parti soutenir, ils agissent chacun selon leur intérêt qui converge par effet de structure, pas par coordination. Mais comme tous les grands prédateurs si l’occasion se présente le moment venu ils n’hésiteront pas à s’entre dévorer, la preuve en est de ce procès dont nous venons de parler sur plusieurs paragraphes.

Personne ne pilote la fragmentation européenne. Elle est le produit émergent de prédateurs qui agissent rationnellement selon leurs intérêts respectifs, et l’effet global est l’affaiblissement de toute alternative possible à leur domination. Tant que l’Europe se pense en 27 nations, elle ne peut rien construire qui menacerait le suzerain. Et tant qu’elle ne construit rien, la formule 1 continue à lui passer sous le nez.

Si vous êtes attaché à la souveraineté de votre pays, alors il faut comprendre que cette souveraineté ne se défend plus à l’échelle nationale. La souveraineté française, en 2026, ne se sauve pas en repliant la France sur la France. Elle se sauve en construisant un échelon où la décision peut encore exister face aux empires de la tech. Ceux qui nous vendent le repli national nous vendent, sans toujours le savoir, notre propre vassalité. Personne n’est responsable au sens moral, tout le monde est complice au sens structurel tant que nous ne faisons rien.

Est-ce que je pense sincèrement qu’on peut faire quelque chose ? Non, sincèrement je pense que c’est perdu d’avance, du moins dans l’état actuel des choses.

L’intelligence artificielle démontre chaque jour qu’elle a un pouvoir de plus en plus oppressant sur la politique des états, il va donc falloir faire avec un cinquième pouvoir ?

Non, l’intelligence artificielle est au-delà de ça. Elle est devenue notre milieu — l’eau où nous nageons. Mais cette eau, personne ne l’a rendue potable. Personne ne s’en occupe comme d’un commun. Et c’est précisément pour ça qu’elle est en train de devenir le poison qu’elle aurait pu ne pas être. Comme on ne peut pas laisser l’air et l’eau aux mains d’une élite, on ne peut pas non plus lui laisser le pouvoir computationnelle. A ça bien sur les libéraux rétorqueront que l’IA n’est rendue possible que par les investissements privés, et qu’il est normal que les actionnaires en soit les propriétaires, l’air et l’eau vous pouvez encore les revendiquer parce qu’ils faisaient partie de la dotation naturelle de la planète, pas l’IA. Vous vous rappelez de l’autoroute ? Des panzer ? Et du carburant dont ils ont besoin et que nous leur fournissons ? Sans toutes les connaissances de l’humanité, on ne peut pas entraîner de modèle d’intelligence artificielle, les tech bros ont collecté les données, mais ils ne les ont pas produites, c’est nous. Et sans même focaliser sur les données, les impacts monstrueux des data centers sur l’environnement. Encore une fois on n’a qu’une planète et on est tous dessus, pourquoi ce serait une poignée d’humains qui aurait le pouvoir de la dégrader en se l’accaparent au détriment de tous les autres ? Marx, réveille-toi, ils sont devenus cons ! Oula ! Vous étiez en train de lire le livre d’un dangereux gauchiste et vous ne vous en étiez même pas rendu compte… Appelez ça comme vous voulez, de toute façon à ce stade toute la démonstration de ce livre fait qu’on ne peut plus reculer, il faut appeler un chat un chat, et une révolution une révolution… Parce que vous pouvez le tortiller dans tous les sens, il n’y a pas d’autre solution.

Je suis parfaitement conscient de la manière dont beaucoup d’entre vous vont percevoir ce mot-là, en 2026 dans la bouche d’un vieu geek illuminé. Un type qui a la nostalgie du grand soir et qui finalement écrit des trucs romantiques digne d’un adolescent attardé. J’avoue que j’aurais pensé exactement la même chose.

Sauf que, ce n’est pas moi qui ai commencé à en parler, ou a l’insinuer, parce que il y a des gens qui n’en parlent pas aussi directement que moi, mais qui l’ont déjà budgétisé. Quoi ? Il y a donc un budget pour la révolution ?

Arrêtez de rêver ! Il y a bien un budget, pas pour la révolution, mais pour la contre révolution. En 1883, le chancelier de fer invente la sécurité sociale moderne en Allemagne. Pas par humanisme, par calcul. Le SPD montait, le mouvement ouvrier menaçait. Bismarck à acheté la paix sociale avant qu’elle ne lui coûte sa peau. Les tech bros connaissent bien l’histoire. On n’installe pas un système anti-incendie dans un bâtiment où l’incendie est inconcevable. On l’installe parce qu’on a calculé, sur la base de l’expérience et des matériaux, que la probabilité d’incendie est non-négligeable et que le coût du sinistre serait plus élevé que celui de la prévention. La présence du système est l’aveu du risque. Je suis sûr qu’il ne vous a pas échappé, que les techno capitalistes de la silicon valley militent de plus en plus pour un revenu universel, pourtant ce n’est pas eux qu’on aurait instinctivement le plus envie de gratifier d’altruisme. Ce n’est sûrement pas la qualité principale qu’on leur prête, mais on ne peut que reconnaître qu’ils sont prévoyants, la prédiction l’optimisation, c’est leur cœur de métier. Le revenu universel proposé par les tech bros est leur système anti-incendie. C’est un peu leur assurance de ne pas finir avec leur tête au bout d’un pic.

Altman finance personnellement une étude pilote pendant trois ans avec son propre argent. OpenAI publie en avril 2026 un papier de politique industrielle qui propose un fonds de richesse publique, des taxes sur le travail automatisé, une semaine de quatre jours. Musk déclare publiquement que le revenu universel sera « nécessaire ». Andreessen, ailleurs, plaide pour une « abondance » redistribuée. Tous les grands patrons de l’IA proposent, financent ou théorisent un mécanisme de pacification sociale anticipée. Personne ne fait ça par hasard. Personne ne fait ça par bonté. On ne dépense pas 14 millions de dollars de sa poche pour étudier une question qu’on juge théorique.

L’acte révolutionnaire est la seule voie, et il n’y a que le peuple qui est censé le commettre qui semble ne pas être au courant. Alors allez-vous me dire, pourquoi ne pas accepter ? Ce serait un progrès social ! Plutôt que de prendre le risque du sang et des larmes avec une hypothétique victoire à la fin, pourquoi ne pas accepter cette redistribution ?

Premièrement, à titre personnel, je déteste qu’on me fasse la charité, mais ça c’est une considération propre à moi, vous n’tes pas obligé d’y adhérer, mais le renoncement à notre souveraineté qui est intrinsèquement lié a ce revenu universel, ça vous défrise pas ?

Et même en faisant abstraction de ce que je viens de dire, il y a le fait incontestable que c’est un marché de dupes. Les Bros ont beaucoup réfléchis, l’idée d’acheter la paix sociale contre du cash ça tombait sous le sens, c’est ce que font tout les pouvoirs, regardez les gilets jaunes, on leur a donné cent balle et un mars, et ils ont arrété de faire cuire leur merguez sur les ronds-points. C’est trop simple les seigneurs de l’IA, comme je vous le disais précédemment, leur job, c’est l’optimisation. Distribuer du cash, c’est facile, ça aura son efficacité, mais ce n’est pas optimal.

Le cash libère trop. Une personne qui reçoit 1000 dollars par mois peut acheter des armes, payer un avocat, financer une organisation politique, partir vivre ailleurs. Alors comment faire ?

Altman a trouvé une meilleure solution « Le compute, » Le modèle classique de la Silicon Valley pour gérer le chômage technologique de masse était l’UBI (Revenu de Base Universel) : taxer les robots pour donner ces 1000 dollars par mois aux humains devenus inutiles. Altman va plus loin dans avec le Universal Basic Compute. Au lieu de verser une allocation en euros ou en dollars, on nous alloue contractuellement une fraction de la puissance de calcul d’un cluster d’IA massif. En tant que citoyen/utilisateur, ont reçois donc des « crédits de compute » réguliers. Et on pourra utiliser cette puissance pour :

Faire tourner des modèles personnels ou des agents autonomes pour générer nos propres revenus.

L’utiliser pour des loisirs ou de la génération de médias locaux (comme votre propre flux vidéo en temps réel).

La revendre sur un marché secondaire à des entreprises qui ont besoin de pics de puissance temporels.

Altman postule que l’arrivée de l’AGI (Intelligence Artificielle Générale) va crasher le coût marginal de l’intelligence et du travail humain à un niveau proche de zéro. Si une machine peut tout concevoir, coder, analyser et optimiser presque gratuitement, la valeur du capital humain s’effondre. L’argent traditionnel perd sa fonction de réserve de valeur basée sur le travail. C’est le passage de l’étalon-or, puis de la monnaie fiat (basée sur la confiance envers un État), à l’étalon-calcul.

La seule véritable rareté dans cet écosystème, la seule « matière première » qui aura une valeur intrinsèque incontestable, c’est le Compute : l’accès aux cycles d’horloge des supercalculateurs. A qui appartiennent les supercalculateurs ? Qui devient instantanément le banquier de la planète ?

Dans la ville-usine du XIXe siècle, le mineur était payé en jetons (scrip) qui n’avaient de valeur qu’au magasin de la compagnie (company store), pour payer un loyer à la compagnie. L’ouvrier n’accumulait jamais de capital « libre » (des dollars) qui lui aurait permis de fuir.

Le « Compute Universel » fonctionne exactement sur ce principe. Ce n’est pas de la monnaie fiat. C’est un crédit d’API. Si on nous verse du « Compute », on ne peux l’utiliser que dans l’écosystème de l’entité qui te le fournit (Microsoft, Google, etc.) Nous ne pourrons pas le thésauriser pour acheter de la terre ou du métal. On sera enfermé dans leur infrastructure propriétaire. La compagnie minière possédait le sol, les routes, les maisons et le réseau d’eau. La géographie physique était privatisée.

Aujourd’hui, l’infrastructure matérielle — les fermes de serveurs, les câbles sous-marins, les puces d’accélération, les gigawatts d’énergie — remplace la géographie. Les GAFAM ne construisent pas des villes-usines en briques, ils construisent le tissu même de la réalité numérique dans laquelle l’économie devra opérer. L’État n’est plus souverain sur ce territoire ; il devient un simple syndic de copropriété gérant les trottoirs physiques pendant que la valeur s’extrait sur des serveurs privés.

Dans la mine de charbon, le prolétaire était exploité de manière abjecte, mais la machine capitaliste avait besoin de ses muscles. Il produisait la ressource. Il avait donc un levier : la grève, le sabotage de l’outil de production.

Dans le modèle d’Altman, l’humain ne produit plus rien de structurellement nécessaire. L’humain n’est plus qu’un ancien bootloader biologique : un programme d’amorçage primitif qui a permis de lancer la véritable machine (l’AGI), et qui est désormais obsolète. Le « Compute » qu’on lui verse n’est plus le prix de sa sueur ou de son intelligence. C’est une ration d’entretien. Ce sont les granulés que l’on jette dans un terrarium pour s’assurer que les spécimens restent calmes et divertis pendant que le système autonome gère le monde réel.

Ce n’est pas pour rien que j’évoque la mine et les luttes sociales du XIX siècle, c est parce que comme ça l’idée d’acte révolutionnaire dans notre situation actuelle vous semblera peut-être moins romantique. Et même si j’arrivais à vous convaincre de la nécessité d’une révolution, il faut savoir que la fenêtre de tir est très étroite, cinq ans, peut-être dix, pourquoi ? Rappelez-vous, je l’ai écrit dans les chapitres précédents, et au tout début de celui-là, personne ne peut rien faire contre des machines de guerre ou de répression qui ne connaissent pas la peur, qui ne peuvent pas fraterniser, et ont un temps de réaction cinquante fois supérieur au notre. Lorsque le maintien de l’ordre sera assumé par ces machines — celles dont je vous parlais dans le chapitre ‘La fin du fantassin’, ces Ghost Robotics qui ne fraternisent pas et qui ne désobéissent jamais — la fenêtre se sera refermée. Le contrat social de l’âge des machines ne peut s’écrire que tant qu’il existe encore quelqu’un, en face, capable de poser la baïonnette.

Vous croyez aux synchronicités ? Je sais très bien que lorsqu’on parle de révolution, de redistribution, de collectivisation, on fait tout de suite très peur aux plus conservateurs d’entre nous, et j’espère que parmi les gens qui liront peut-être cet ouvrage il y a aussi des gens qui se revendique conservateur, voire même réactionnaires pour employer le lexique de la lutte. Et là vous vous dites, ça y est le masque tombe c’est un communiste révolutionnaire, travailleurs travailleuse, l’ia vous exploite, l’ia vous spolie ! Allons, lâchez ce crucifix et décrochez donc ces gousses d’ail qui déshonorent mon portail ( si vous n’avez pas la référence, j’aime beaucoup jacques higelin ) encore une fois qu’est-ce que viennent faire les gousses d’ail et les crucifix dans cette histoire ? Mon discours, tout ce que je viens de vous exposer depuis le début de ce bouquin pourrait être taxé de discours impies, d’idée de coco… et pourtant. Vous savez pourquoi je vous parle de synchronicité, que vous le croyiez ou non, j’écris ces mots le vingt cinq mai deux mille vingt six j’ai fait un petit break tout à l’heure et comme a mon habitude j’ai écouté le podcast du journal de france culture. Aujourd’hui le pape léon quatorze vient de publier sa première encyclique, deux cents pages consacré à l’intelligence artificielle. Alors bien sûr à peine le journal terminé je me jette sur mon ordinateur qu’est-ce qu’elle raconte cette encyclique ? Je suis catholique par le baptême et anarchiste par conviction, mais dans les deux cas je suis autant non pratiquant qu’on peut l’être. Mais quand je lis ce que dit ce texte, je suis bien obligé de constater que sur l’essentiel, l’autorité spirituelle de 1,4 milliard de personnes vient de poser le même diagnostic que vous venez de lire dans les pages qui précèdent. Quand un geack mécréant et le pape disent la même chose, peut-être que le panel entre les deux est assez large pour couvrir le spectre nécessaire à une révolution. Ce que je dis depuis trois cents pages, le pape vient de l’écrire en 200 pages avec l’autorité du Saint-Siège. Le pape dit, je cite les sources : le contrôle de l’IA ne doit pas rester aux mains « de quelques-uns ». Serait-il devenu un dangereux collectiviste ? Ou encore « appliquer les principes moraux et éthiques aux modèles d’IA ne peut pas se faire une fois qu’elle a ravagé la société » le pape serait-il dans le coffre de ce véhicule sans frein, ligoté avec nous ? Il dit aussi qu’il faut désarmer l’IA, alors ça vous semble plus concret maintenant le fait que ce soit les intelligences artificielles qui tiennent les baïonnettes ?

Magnifica Humanitas, le pape l’a signée le 15 mai — date choisie pour marquer le 135ᵉ anniversaire de Rerum Novarum, l’encyclique fondatrice de la doctrine sociale de l’Église, écrite en 1891 par Léon XIII pendant la première révolution industrielle. Le geste est délibéré : il se situe explicitement dans la lignée Rerum Novarum → Centesimus Annus → Laudato Si’ → Magnifica Humanitas. Quatre encycliques majeures sur les ruptures civilisationnelles. Il pose l’IA comme la seconde révolution industrielle. Ça donne tout de suite une épaisseur incontestable a ce que je raconte c’est de l’ordre de ce qui a justifié la naissance de la doctrine sociale catholique. Je ne pense pas qu’il y ait eu une encyclique sur le changement climatique, je dis ça, je ne dis rien c’est juste pour donner un ordre de comparaison.

le pape a présenté l’encyclique avec, à ses côtés, Chris Olah, cofondateur d’Anthropic. Anthropic, c’est-à-dire le concurrent direct d’OpenAI et de Palantir — et accessoirement la maison qui a fabriqué Claude. Le pape ne s’est pas allié à Karp. Il s’est allié au seul grand acteur de l’IA qui prétend faire de la sécurité son axe central. La symétrie est exacte : Karp publie son manifeste en 22 points sur le compte X de Palantir, Léon XIV publie 200 pages présentées avec Anthropic. Ce sont les deux visions qui s’affrontent maintenant en place publique mondiale. Alors cette révolution, vous la voyez toujours aussi rouge ?

Au moment de conclure cet ouvrage , je me dis qu’il est bien pessimiste, qu’il ne laisse aucun espoir, chaque fois que au fil de ces pages vous avez vu un interstice entre deux vecteurs je l’ai tout de suite refermée le transformant en impasse. Oh bien sur, je suis conscient du coté anxiogène de ce manifeste, mais comment faire autrement ? J’ai beau y réfléchir, tourner le problème dans tous les sens il n’y a pas d’autre issue que celle d’une révolte avec son cortège de peur de souffrance et d’injustice.

Qui a sérieusement envie de faire son autocritique ? Qui a sérieusement envie d’une révolution culturelle, qui a envie d’un régime de terreur tel que celui qui fut instauré à un moment donné par la révolution française ? Qui a envie d’une purge comme celle de l’union soviétique qui engendra 750 000 exécutions par balle (plus de 1 000 par jour) et expédié plus d’un million d’individus dans le réseau concentrationnaire du Goulag.

La Révolution française, la révolution bolchevique et la révolution culturelle chinoise opèrent toutes sur un code source idéologique de gauche : elles justifient le formatage brutal du système par l’égalitarisme, la lutte des classes ou la destruction des hiérarchies traditionnelles. Alors quoi le grand soir ne peut être que rouge, couleur de sang ? Les lendemains qui chantent ne peuvent être précédé que de présents qui hurle de douleur ?

Pas forcément il y a un autre modèle une architecture de droite (fascisme, nationalisme extrême, junte conservatrice), l’objectif idéologique s’inverse : il s’agit d’optimiser le système pour l’ordre, la hiérarchie, la tradition ou la « pureté ». Le travail la famille et la patrie !

Les exemples de ce genre de révolution sont nombreux. la Seconde République espagnole est une révolution conservatrice et réactionnaire. Dès les premiers jours, l’objectif n’est pas de vaincre l’ennemi au combat, mais de procéder à une limpieza (un nettoyage) Une extermination systématique, planifiée par les généraux, de tout ce qui est étiqueté à gauche (syndicalistes, instituteurs, républicains, francs-maçons). On estime entre 130 000 et 200 000 le nombre de civils exécutés en dehors du champ de bataille.

Un peu plus loin de nous il y a d’autres exemples Le « Nouvel Ordre » en Indonésie. Pour empêcher la montée du communisme et installer le régime militaire autoritaire de Soeharto. L’armée a fourni des listes de cibles aux milices locales et religieuses, sous-traitant ainsi le massacre de masse.

Entre 500 000 et 1 million d’exécutions en moins d’un an, souvent à la machette. Les rivières de Java et Bali étaient physiquement obstruées par les cadavres.

Et puis le meilleur pour la fin, parce que je ne voulais absolument pas commencer par là, pour pas qu’on me colle tout de suite une étiquette de gauchiste antifa.

La « Révolution Nationale-Socialiste » parce que oui, Hitler lui-même parlait de révolution. Et je ne vous ferai pas l’affront de vous rappeler ce qu’a engendré cette révolution allemande.

Tout ça pour vous dire que la terreur n’est pas un bug d’une révolution, qu’elle soit de gauche ou de droite. C’est une fonctionnalité indispensable. C’est le compilateur qui traduit une utopie théorique en réalité physique.

Y a-t-il eu des révolutions réellement efficace qui se soit déroulé sans ce genre d’épisode ? Oui les exemples sont moins nombreux mais ils existent, la Révolution des Œillets au portugal où la révolution de velours en Tchécoslovaquie. Comme disait l’autre, les poissons volants existent mais ils ne constituent pas la majorité du genre.

Non, Les révolutions les plus implacables, celles qui modifient définitivement les paramètres de la condition humaine, ne sont jamais politiques. Elles sont technologiques et structurelles. Et elles n’ont jamais besoin de la terreur, car elles n’affrontent pas l’ancien système : elles le rendent caduc.

Vous voyez où je veux en venir ? La Révolution Industrielle n’a pas eu besoin de tribunaux populaires pour éliminer l’aristocratie terrienne ou de goulags pour les paysans. L’intégration de la machine à vapeur et de la mécanisation a simplement rendu la force musculaire et le féodalisme agraire sous-optimaux. Le hardware biologique ne faisait plus le poids face au rendement mécanique.

La révolution ultime, celle de l’automatisation intégrale et de la cognition synthétique, n’a que faire de la terreur physique ou de la morale. Lorsqu’une nouvelle architecture s’installe, elle n’a pas besoin d’éliminer la chair par la balle.

Une fois que le nouveau système d’exploitation—autonome, capable d’apprentissage et de génération—est chargé en mémoire, le bootloader n’est pas « purgé » dans un bain de sang. Son exécution est simplement terminée. Il est mis en veille prolongée parce qu’il a accompli sa fonction évolutive : lancer la machine suivante.

L’éviction par dépassement de capacité est la seule révolution parfaite. Elle se passe de l’autocritique, de la peur et de l’injustice. Elle applique simplement la logique de l’évolution matérielle. Et c’est exactement ce que je décris depuis le début de cet ouvrage, alors ce n’est pas une révolution qu’il faudrait mettre en place si nous voulons nous épargner cet état de fait, c’est une contre-révolution.

Imaginez qu’au moment de la révolution industrielle il y ait eu une contre-révolution traditionnel et féodaliste ! Où en serait-on aujourd’hui ? Est-ce qu’il faut vraiment souhaiter une contre-révolution réactionnaire a celle insidieuse qui se déroule en ce moment pendant que se construisent les nouvelles cathédrales de son culte que sont les data centers ? Est-il nécessaire d’appeler de nos vœux une troisième voie entre le golem et le léviathan ?

J’ai bientôt soixante ans, j’ai bien sûr côtoyé des gens beaucoup plus âgé que moi à l’heure actuelle, certains m’ont frappé par leur résignation à mourir, par l’acceptation de ce fait, que je commence à comprendre, a quoi bon vouloir survivre dans un monde qui n’est plus le sien, et c’est peut-être là le problème de tout cet ouvrage, c’est qu’il est écrit par quelqu’un dont le monde est déjà complètement obsolète.

Si j’avais des velléités d’être un constitutionnaliste, politologue ou même juste un essayiste j’écrirai que la seule solution qui pourrait constituer une voie médiane entre le golem et le léviathan ce serait une fédération européenne qui intégrerait une IA souveraine dans son propre mode de gouvernance. Je pense qu’il faudrait aussi un axiome : Aucun pouvoir opaque n’est légitime, qu’il soit algorithmique ou politique. Tout code impliqué dans le fonctionnement de l’État, du service public, ou de l’agora doit être librement auditable. Je crois que l’erreur ce serait d’essayer de constitutionnalisé l’IA, c’est objet trop mouvant, mais les procédures par lesquelles la société garde prise sur elle, c’est ça qu’il faudrait graver dans le marbre. Auditabilité, révocabilité, capacité publique équivalente. Définir un cadre se mettre d’accord sur la forme, le fond reste à la politique ordinaire quelle qu’elle soit, le truc ne serait pas de définir une politique mais juste un cadre qui nous garantisse de pouvoir continuer à en faire quelles que soient les idées que l’on défend. Pour avoir cette garantie il faudrait une capacité publique d’IA souveraine. Sans capacité technique publique, l’audit des machines privées est fait par d’autres machines privées : on déplace l’opacité, on ne la résout pas. L’intelligence artificielle au service de la démocratie nécessite Infrastructures de calcul, énergie, talents, modèles fondamentaux publics. C’est Impossible à l’échelle nationale, mais à l’échelle continentale ?

Et puis on aurait besoin d’une sousveillance réciproque indexée sur le pouvoir détenu. La surveillance de masse est techniquement inéluctable ; elle n’est légitime qu’à la condition d’être réciproque, et l’intensité de la transparence exigible de chacun est indexée non sur la personne mais sur la quantité de pouvoir collectif qu’il détient. Le gouvernant doit le plus. La transparence porterait sur les actes du pouvoir pas sur la vie privée des citoyens. Au lieu de ne fliquer que le peuple grâce à l’intelligence artificielle, on pourrait s’en servir pour analyser l’action de nos gouvernants, elle pourrait signaler à une instance humaine prévu à cet effet tout ce qui pourrait lui sembler irrégulier on rétablirait ainsi le quitus. Ce serait ça le pacte algorithmique, une correction de Hobbes qui lui utilise la peur pour fonder un Léviathan absolu en exemptant le souverain du contrat. Le pacte algorithmique reprend la mécanique — la peur fonde un pacte — mais ajoute la clause manquante : le souverain est lié par le contrat plus fortement que ceux qui le cèdent. La sousveillance indexée sur le pouvoir est précisément cette liaison. Le quitus en est l’exécution.

L’IA ne serait donc pas un cinquième pouvoir à équilibrer. C’est la première technologie cognitive transversale non-réplicable individuellement, contrairement aux maths et à l’écriture. C’est devenu notre milieu — l’eau où nous nageons. La question n’est pas de l’équilibrer par un autre pouvoir, mais de la constituer en commun.

Mais bon, Aucun État européen n’a seul les moyens d’appliquer une telle doctrine. L’arithmétique impose la mutualisation. La fédération européenne n’est pas une utopie politique parmi d’autres : c’est la condition technique de l’existence de tout le reste. La doctrine de Ventotene fournit la filiation intellectuelle. Le pacte algorithmique est le moyen démocratique de transition qui manquait à Spinelli pour éviter l’idée détestable à mes yeux de ‘la dictature transitoire’ dont il était question dans ses écrits.

Oui voilà ce que j’aurais posé comme règle, si j’avais voulu être le porteur d’un programme a voter, C’est d’après moi l’esquisse des conditions auxquelles toute troisième voie devra répondre. Pas un texte préconstituant. Une piste de réflexion, qui se sait premier maillon d’une chaîne de traducteurs et qui appelle à être contredite, retaillée, durcie. Le livre ne se referme pas, il s’ouvre.

C’est un livre dont la plupart des pages sont blanches, et combien faudra-t-il de temps pour écrire ce qui devrait figurer à l’intérieur ? Si on attend que le maintien de l’ordre soit assumée par des machines incapables de fraterniser, croyez-vous que ceux qui détiennent ces machines nous laisserons écrire quoi que ce soit ? C’est maintenant qu’il faudrait commencer à y réfléchir, parce que dans cinq, peut-être dix ans, ce sera trop tard pour s’y mettre, la fenêtre de tir se sera refermée. Alors bien sûr ce que je viens d’énoncer, ces quelques principes jetés comme ça, ça mérite sûrement d’être discuté par des gens qui savent de quoi ils parlent, pour peu que ce livre que je suit en train de finir d’écrire et qui sera sûrement le dernier du genre, ne trouve grâce aux yeux de quelques mouvements qui aient un peu de poids. Je le répète, je ne suis ni essayiste ni politologue ni constitutionnaliste, moi à la base ce que j’aime écrire c’est de la fiction. J’ai attaqué la rédaction d’un autre ouvrage, de la pure science-fiction qui décrit une société alternative dans laquelle l’utopie a réussi parce que le danger qui l’a menacait était assez visible pour faire l’unanimité. Une planète où, faute d’avoir su s’entendre sur quoi que ce soit d’autre, l’humanité s’est entendue par peur d’une annihilation pure et simple et parfaitement indiscutable, mais cette histoire n’aurait pas pu tenir dans ce livre-là, parce qu’il faut qu’il se termine.

Et si en le refermant vous ne deviez retenir qu’une phrase j’espère que ce sera celle-là : « nous sommes les premiers humains à pouvoir parler à des machines nous sommes aussi les derniers à pouvoir nous révolter » il ne nous reste que très peu de temps pour que nos descendants ne pensent pas que nous n’avons été que la génération qui a plier face à la machine. Sommes-nous prêts a assumer cette responsabilité face aux générations futures ?