CHAPITRE 6 : LA LIBIDO SOUS ALGORITHME
Le dernier territoire à tomber est le plus intime : nos corps.
Le capitalisme numérique a horreur du vide, et surtout du vide gratuit. Une rencontre dans la rue, un regard échangé dans un bar, c’est du Peer-to-Peer (Pair à Pair). C’est gratuit, c’est décentralisé, c’est incontrôlable. Pour la Silicon Valley, c’est une perte sèche.
Il fallait donc « plateformiser » l’amour. Il fallait mettre un intermédiaire payant entre les corps.
Mais comment forcer des humains libres à passer par une application pour se rencontrer ? En utilisant la peur.
La société moderne, aidée par un néo-puritanisme hygiéniste, a rendu l’approche directe suspecte, voire toxique. Ce retour en arrière n’est pas un fantasme réactionnaire, c’est une dynamique sociologique documentée. La sociologue Eva Illouz a magistralement démontré comment le capitalisme a transformé la rencontre amoureuse en un marché rationnel où l’incertitude est devenue insupportable. Pour échapper à la peur du rejet ou du malentendu, nous avons choisi de contractualiser la relation avant même qu’elle ne commence .
Cette aversion au risque se traduit par ce que les chercheurs appellent la « Sex Recession » : les jeunes générations, bien que théoriquement libérées, ont moins de rapports sexuels que leurs aînés, paralysées par la peur d’être « offensantes » ou « gênantes » . Les études de l’IFOP confirment ce glissement : l’approche directe dans l’espace public est désormais massivement perçue comme une agression potentielle, poussant hommes et femmes à adopter des stratégies d’évitement systématiques .
Nous sommes passés de la libération des corps des années 70 à la gestion des risques des années 2020. Et les gardiens de cette nouvelle morale ne sont pas des prêtres, mais des Conditions Générales d’Utilisation (CGU).
Pour satisfaire les annonceurs publicitaires qui exigent un environnement « sûr »
(Brand Safety), les plateformes comme Meta ou Apple imposent un puritanisme algorithmique strict, bannissant la nudité et l’ambiguïté, exportant une morale victorienne 2.0 à l’échelle planétaire.
Cette censure à deux vitesses est d’une hypocrisie flagrante. Vous pouvez voir des vidéos de guerre ultra-violentes, des combats de rue ou des accidents spectaculaires sur Twitter ou TikTok sans aucun filtre. Mais essayez de poster une œuvre d’art contenant un sein nu ou une photo artistique un peu suggestive : la censure est immédiate, impitoyable, automatisée. L’algorithme tolère le sang parce qu’il captive, mais il bannit la peau parce qu’elle « risque » de choquer l’annonceur américain. On a pathologisé la sensualité tout en banalisant la barbarie.
Les applications de rencontre (Tinder, Bumble, Meetic) sont devenues les nouveaux Curés. Comme l’Église d’autrefois, elles exigent une confession (le profil), elles imposent un dogme (les conditions d’utilisation), elles bannissent les hérétiques, et surtout, elles délivrent l’autorisation de forniquer (le « Match »).
Le résultat est une misère sexuelle et affective documentée. Selon le Pew Research Center, plus de 60 % des jeunes hommes sont célibataires, un record historique, et beaucoup ont simplement renoncé à chercher, découragés par la compétition algorithmique impitoyable des applications . Nous avons créé un marché de la solitude ultra-efficient. Si on était complotiste on pourrait penser que ça tombe quand même super bien pour permettre aux intelligences artificielles de combler ce vide dont la nature a horreur.
L’ampleur de cette transformation est vertigineuse. Selon l’étude de référence de Stanford (« How Couples Meet and Stay Together »), la rencontre en ligne est passée de 2 % en 1995 à 39 % en 2017, dépassant désormais les rencontres via des amis qui étaient historiquement le premier canal . En France, les chiffres sont encore plus frappants : une enquête IFOP récente révèle que désormais, près d’un couple sur deux formés récemment s’est rencontré via une application ou un site . Ce n’est plus une tendance, c’est un remplacement de population. Sur 20 couples qui se forment aujourd’hui, 10 sont le fruit d’un algorithme. L’intermédiaire humain a disparu, remplacé par le code.
Nous avons accepté de privatiser le hasard. Nous avons remplacé le frisson de la rencontre par la froideur du catalogue. Nous ne cherchons plus l’autre, nous cherchons un produit conforme à nos critères, validé par un algorithme.
C’est la victoire finale de la machine : elle s’est glissée jusque dans nos lits. Même notre désir est devenu une ligne de code administrée par un serveur californien mais on est loin de California Dreaming.