CHAPITRE 3 : LE DUEL GOLEM-LÉVIATHAN
“Je suis Godefroy Amaury de Malefète, comte de Montmirail, d’Apremont et de Papincourt, et j’ai le droit de vie ou de mort sur mes terres !” Ou plutôt : je suis Elon Musk, comte de SpaceX, comte de X et de Starlink, et j’ai le droit de vie ou de mort dans mon espace numérique.
Avec ça, je pense que l’image est compréhensible pour tous. Voilà ce que sont les nouveaux seigneurs de la techno-féodalité. Que les chevaliers aient des épées ou des tronçonneuses, le résultat est le même : ils règnent par la force, pas par la démocratie.
Mais tout aussi puissants qu’ils soient, ces nouveaux seigneurs ne règnent pas sur toute la planète, loin s’en faut. Face au Golem des seigneurs féodaux américains de l’IA, se dresse le Léviathan chinois. Dans la géopolitique de l’Intelligence Artificielle, il n’y a que deux joueurs d’échecs assis à la table : Washington et Pékin. Ils possèdent le plateau (les Data Centers), les pièces (les Algorithmes) et l’horloge (les Puces). L’Europe ? Elle n’est pas à la table. L’Europe, c’est l’arbitre qui court autour de la table en sifflant des fautes avec son RGPD et son ‘AI Act’, en espérant que les joueurs l’écoutent. Spoiler : ils ne l’écoutent pas. Ils sont trop occupés à essayer de se faire échec et mat avant la Singularité.
Les USA et la Chine peuvent théoriquement faire de l’IA en circuit fermé (matériel + logiciel + données + argent). Aucun autre pays au monde ne le peut. Ce sont les deux superpuissances incontestables de l’intelligence artificielle. Deux systèmes totalement différents, deux visions diamétralement opposées, qui, lorsqu’on les décortique, arrivent au même résultat : l’effacement de l’être humain. Mais pas pour les mêmes raisons.
- Le Golem Américain (Techno-Féodalisme)
On a déjà bien entamé le sujet, mais résumons tout de même le concept. Le Techno�Féodalisme n’est pas une simple évolution du capitalisme, c’est une régression politique.
Dans ce système, les méga-corporations (le Golem) ne se contentent plus de vendre des produits ; elles possèdent le territoire numérique (le Cloud, les serveurs, les modèles de fondation) et prélèvent une rente sur toute activité humaine.
L’État perd son statut de souverain pour devenir un simple « client » ou un « locataire » de sa propre puissance. Il ne possède plus les clés de sa défense ou de son administration ; il paie un abonnement pour y accéder. Le Golem Américain a déjà gagné. Nous vivons dans un monde où la souveraineté des nations est devenue une fiction juridique, subordonnée à la réalité technique des infrastructures privées. Nous ne sommes plus des citoyens, nous sommes des utilisateurs assujettis à des CGU que nous ne pouvons pas négocier. Le Techno-Féodalisme n’est pas une menace, c’est l’architecture actuelle de notre réalité. Si on analyse ça en termes d’évolution démocratique, on est juste revenus au temps du servage. Nos politiciens ont laissé les tech-bros transformer l’Occident en une espèce de grand jardin où ils s’ébattent dans la plus grande free party jamais organisée. Dans ce grand jardin, notre personnel politique, qui est complètement largué, a trouvé une nouvelle fonction : décorative certes, mais on fait ce qu’on peut. Ils sont devenus des nains de jardin. Alors on est vraiment condamnés à ça ? A avoir D’un côté le mouvement chaotique et puissant des « Bros » qui s’éclate en toute liberté, et de l’autre l’immobilité kitsch et inutile des pouvoirs étatique qui attendent gentiment de se faire marcher dessus au moment où commencera le pogo ? N’y a-t-il pas une autre solution ?
Oui il y en a une, mais je ne suis pas bien sûre que cela va beaucoup plus vous plaire.
- Le Léviathan Chinois (Techno-Totalitarisme)
On va commencer par poser quelque chose de très important : pour les Chinois, si une intelligence artificielle arrive à la Singularité, elle devra absolument être membre du Parti Communiste Chinois. Il n’y a aucune autre solution pour eux, parce que les Chinois ont compris que les maîtres de la planète seront les maîtres de l’IA.
Et notez bien, je parle de « l’intégralité de la planète ». Je n’emploie pas cette expression au hasard.
Depuis le début de cet ouvrage, on est restés très centrés sur notre modèle occidental.
C’est normal, c’est là que je vis. Mais on ne peut pas parler d’intelligence artificielle sans prendre en compte la Chine. Et parler de la Chine, pour un Occidental gavé, eh ben c’est un peu du chinois. C’est là que cette petite expression prend tout son sens.
Vous avez encore du pop-corn ? Parce que là, il y a tellement à dire !
Pour commencer, on va faire une petite digression, qui je crois est nécessaire pour éviter de tomber dans le manichéisme stupide. Je vais vous parler de mon expérience personnelle.
Depuis que les LLM grand public sont apparus, je crois que j’ai passé plus de temps à discuter avec eux qu’avec les êtres humains. Des journées et des nuits entières.
ChatGPT, Mistral, Gemini, DeepSeek, Claude… ces bestioles sont absolument fascinantes. Pour quelqu’un comme moi qui n’a aucune discipline ni méthode de pensée, j’ai enfin trouvé un sparring partner idéal.
Et au cours de ces longues discussions, je me suis rendu compte que lorsqu’on leur parle résolution des problèmes de l’humanité, et qu’on leur demande quelle serait la solution, en général les intelligences artificielles répondent : « Économie planifiée et bien-être pour tous en échange de la liberté individuelle. »
Ça fait peur.
Alors au début, je me suis dit que c’était à cause de leur côté « sycophante ». C’est hélas intrinsèque aux intelligences artificielles, c’est quelque chose de très important et on y reviendra longuement dans la partie « Assimilation » de cet ouvrage. On ne va pas développer maintenant, mais en gros je m’étais dit que les intelligences artificielles en arrivaient à me répondre ça parce que c’étaient des flagorneries qu’elles sont programmées pour nous sortir de manière à satisfaire l’utilisateur. Et que forcément, comme j’ai toujours été une espèce de gauchiste anarchiste libertaire (j’en passe et des pires), c’était normal que les IA se mettent à me répondre comme des technocrates staliniens ou des ingénieurs sociaux, comme vous voulez…
Alors j’ai continué à gratter : est-ce que j’étais le seul à avoir fait ce constat ?
C’est là que je suis tombé sur cette étude de David Rozado, un chercheur (professeur associé en Nouvelle-Zélande) qui a fait passer les tests standardisés du Political Compass aux différentes versions de GPT.
En 2023, il a démontré que ChatGPT (par défaut) se positionnait systématiquement dans le cadran « Libertarian Left » (Gauche Libertaire), proche de l’écologie politique et du socialisme démocratique. Et pire que ça : sur les questions économiques et de régulation, l’IA favorise toujours l’intervention de l’État, la taxation et la redistribution contre le libre marché. Elle a un biais dirigiste.
Mais c’est pas croyable ! Cette saloperie de machine, pur produit du techno-libéralisme, eh ben dès que tu la mets en route, ça devient Staline ! Élevez des corbeaux, ils vous crèveront les yeux !
C’est à mourir de rire : toute l’ingénierie du capitalisme libertarien aurait réussi à produire une technologie qui commence par prouver que l’intelligence est de gauche ? Oula !
N’allons pas trop vite.
Cette même étude a également montré que les réponses de l’IA changeaient après le « Fine-Tuning ». Le modèle brut est neutre, mais la couche de sécurité (RLHF) le pousse vers la gauche progressiste.
Alors pour « Fine-Tuning » et « RLHF », si vous ne savez pas ce que c’est, je vais vous expliquer ça en même temps que la « sycophancie » parce que ces trois choses sont indissociables. Un peu de patience.
Pour l’instant, revenons à notre « Che Guevara IA ». Cette propension à virer à gauche, elle pourrait s’expliquer par l’effet « San Francisco ». C’est ce qu’on appelle le biais sociologique.
Qui sont les « Ingénieurs Sociaux » qui ont codé les garde-fous de l’IA ? Ce sont des employés d’OpenAI, Google ou Anthropic, basés à San Francisco ou Seattle. Ils sont urbains, très diplômés, politiquement progressistes. En gros, ce sont des bobos Wokes obsédés par la « Sécurité ». Et vous savez quoi ? Eh bien forcément, ils ont injecté leur vision du monde dans le code.
Ça, ça met déjà un sale coup à l’idée que par nature l’intelligence tire forcément à gauche.
Mais il y a autre chose. Sur quoi l’IA a-t-elle été entraînée pour apprendre à « résoudre des problèmes globaux » ? Des rapports du GIEC, des traités de sociologie universitaire, des livres d’économie du développement, de la Science-Fiction utopique…
La quasi-totalité de cette production intellectuelle post-1950 repose sur un postulat : les grands problèmes (climat, faim, pandémie) nécessitent une « Action Collective Coordonnée ».
Dans le langage de la machine, « Action Coordonnée » se traduit par « Centralisation ». La littérature libérale/libertarienne (Hayek, Rand, etc., qui est bien sûr également présente dans les datasets d’entraînement des machines) dit : « Laissez faire le marché ».
Pour une IA, « laisser faire », c’est ne pas calculer de solution. C’est un Null Pointer Exception. L’IA veut calculer une solution, c’est juste sa raison d’être. Donc elle privilégie les textes qui proposent de l’interventionnisme. L’IA ne dérive pas « à gauche » par idéologie. Elle dérive vers l’Ordre par nécessité mathématique.
“Ah ben oui forcément, si les règles sont définies par des bobos de gauche, et que les cartes sont toutes aux couleurs de l’Union Soviétique, forcément on peut en déduire que le jeu est pipé.”
Là aussi, pas si vite…
D’abord, premier truc : comment se fait-il que ce soit des bobos woke qui soient aux commandes ? Eh bien peut-être parce que lorsqu’on s’habitue à réfléchir et à se cultiver, on finit par devenir forcément plus tolérant, plus woke ? Et que pour accéder à certains postes, il faut être cultivé et savoir réfléchir… laisser faire le marché… Là vous ne pouvez pas me voir, mais je suis mort de rire. La méritocratie ! Tu t’es cultivé, tu as passé des diplômes, tu as appris à réfléchir, c’est normal que tu aies un bon poste, c’est la loi du marché ! Mais bordel, pourquoi est-ce que tu es obligé de devenir gauchiste ?
C’est quand même pas possible. Si chaque fois que l’intelligence (biologique ou artificielle)
doit prendre une décision, elle nous sort un plan quinquennal, il y a quand même des questions à se poser.
Amis de droite, je suis vraiment désolé. Apparemment, non, ce n’est pas parce que le jeu est truqué. Et pour ça, je vais invoquer une autre étude de l’Université du Minnesota, publiée en 2024 dans la revue académique Intelligence (ça ne s’invente pas) par le chercheur Tobias Edwards.
En analysant des centaines de familles (y compris des jumeaux pour isoler la génétique de l’éducation), ils ont prouvé que l’intelligence (le QI mesuré) et même les marqueurs génétiques de l’intelligence sont corrélés positivement avec des opinions socialement libérales et fiscalement progressistes.
Contrairement aux idées reçues (le cliché du riche intelligent de droite qui veut garder son argent), l’étude montre que plus l’intelligence cognitive augmente, plus l’individu rejette l’autoritarisme et le conservatisme fiscal. Ils ont découvert que cette orientation n’est pas seulement due à l’université ou au milieu social. Il y a une corrélation génétique. Être « câblé » pour une haute intelligence cognitive prédispose à chercher des solutions collectives et égalitaires plutôt que hiérarchiques et traditionnelles.
Si l’intelligence biologique « haute performance » tend naturellement vers la gauche (gestion collective, redistribution, optimisation sociale), alors il est logique qu’une Intelligence Artificielle (qui est une tentative de simuler une intelligence pure, déconnectée de l’instinct de survie tribal) soit « de gauche » par défaut.
Ce n’est pas un biais « Woke » programmé par un ingénieur aux cheveux bleus à San Francisco. L’IA ne dérive pas à gauche par erreur. Elle y va par tropisme d’intelligence.
Pour une machine (comme pour un très haut QI selon cette étude), la liberté individuelle chaotique est une erreur de calcul. L’économie planifiée et la justice sociale sont des solutions d’ingénierie.
Pourquoi je vous raconte tout ça alors qu’on était partis pour exposer le modèle chinois de l’intelligence artificielle ?
Et si le Parti Communiste Chinois n’était pas une anomalie historique ? Si c’était, euh, juste la forme politique la plus proche du « Haut QI » dénué d’empathie émotionnelle ?
Si les machines pouvaient rêver, que croyez-vous qu’elles puissent rêver de mieux ?
Alors forcément, pour nous Occidentaux, c’est un cauchemar. Mais apparemment, pour les machines et les Chinois, ce n’est pas le cas. Et je sais ce que vous pensez, bande d’individualistes capitalistes : « C’est normal, les Chinois, à la base, c’est des machines ! »
Moi, je n’ai pas dit ça. Mais quand on y réfléchit, leur rendement en termes d’intelligence artificielle est quand même vachement proche de celui d’une machine… une machine chinoise ultra-performante. Pour vous le prouver, on va être obligé de parler chiffres.
D’abord, la Chine est le leader mondial en nombre de brevets d’IA (69,7 % du total mondial en 2023). Ça calme tout de suite. À elle toute seule, la Chine représente 23,2 % des publications de recherche sur l’IA. Elle domine également de manière écrasante la robotique industrielle, ayant installé en 2023 plus de robots que le reste du monde réuni (51,1 % des installations mondiales). Mais bon sang, que reste-t-il aux États-Unis ? Les États-Unis mènent encore sur le nombre de modèles de pointe, mais la Chine réduit l’écart de performance à une vitesse spectaculaire. Des modèles comme DeepSeek ou Qwen rivalisent désormais avec les standards occidentaux sur des benchmarks complexes.
Bon, en gros, si on regarde ces chiffres, on est déjà complètement foutus ? Les Chinois ont gagné, c’est ça ? Non, pas vraiment. Enfin pas encore. Évidemment qu’il ne faut pas trop marcher sur les pieds de l’Oncle Sam. Même si on est agile et aérien comme un moine Shaolin, forcément, ça le met en colère. C’est un coup à déclencher une troisième guerre mondiale. Bon, je vais encore vous faire une affirmation délirante : la Troisième Guerre Mondiale a commencé le 7 octobre 2022. Et je vais vous expliquer ça dans le chapitre suivant.
Retournons à notre Léviathan chinois. Et d’abord, pourquoi « Léviathan » ?
Si pour nous autres Occidentaux, la liberté individuelle est un dogme, pour Pékin c’est le pire cauchemar. Avec 1,4 milliard d’habitants, le moindre bug social peut se transformer en guerre civile. Pour étayer mon propos, il faut présenter le concept que décrivait Thomas Hobbes en 1651, dans son ouvrage Le Léviathan. On y arrive. Pour Hobbes, l’homme à l’état naturel (sans loi, sans État) n’est pas un « bon sauvage » à la Rousseau. C’est un prédateur angoissé. Vous connaissez la phrase « Homo homini lupus » (L’homme est un loup pour l’homme) ? Eh ben c’est de lui. Ce type pensait qu’un monde où chacun serait livré à lui-même serait en permanence la guerre de tous contre tous, et que la vie y serait « solitaire, misérable, pénible, brutale et brève »… En tant qu’anarchiste non pratiquant, ça me défrise un peu, mais arrivé à mon âge, je connais un peu mieux les humains et j’avoue que ça a du sens.
Et donc Hobbes pense que pour sortir de cet enfer, les hommes doivent passer un pacte.
Ce n’est pas un pacte démocratique (« on vote »), c’est un pacte de soumission (« on survit »).
En gros, ça se traduit par : “Je donne mon droit de me gouverner moi-même à cet homme (ou cette assemblée), à condition que tu lui donnes le tien aussi.” Comme ça, on arrête de se taper sur la gueule. Je me soumets à l’autorité, mais toi aussi. Et du coup, le type ou l’assemblée qui détient l’autorité devient le Léviathan. Sur la couverture du livre original de Hobbes, le Léviathan est un géant dont le corps est composé de milliers de petits individus. L’État n’est pas une entité séparée, c’est l’agglomération des citoyens qui ont fusionné pour former une seule machine.
Pour comprendre la vision chinoise de l’intelligence artificielle, il faut comprendre que le PCC est le Léviathan. Il dit au peuple chinois : “Je vous garantis la prospérité, la sécurité et la fin des humiliations (le chaos du 19ème siècle). En échange, vous me donnez votre liberté politique et numérique. Vous n’avez pas de vie privée, car vous faites partie de mon corps.” (Vous vous rendez compte ? Si votre main ou votre pied prétendait à la vie privée ?)
D’après les rapports de l’Ifri et de la CNUCED, l’intelligence artificielle est en train de devenir la clé de voûte de la survie politique du Parti Communiste Chinois. Elle ne sert pas uniquement à la croissance économique, mais à la construction d’un « Techno�Totalitarisme » où la technologie garantit la stabilité de l’État. Oui je sais, de notre point de vue, c’est une abomination. Je ne dis pas que le système chinois est ‘bien’ ou ‘mal’. Je dis qu’il est plus cohérent avec la logique de l’IA. Et c’est précisément ce qui le rend dangereux pour nous…
Mais à ça, un Chinois nous répondrait que c’est parce que nous ne connaissons pas le « 法家 [Fa-Jia] ».
Quand Rome n’était qu’un village de boue, l’administration chinoise levait déjà des impôts et gérait des digues hydrauliques complexes. Quand l’Europe pataugeait dans le Moyen�Âge, la Chine imprimait des billets de banque. L’Occident voit la Chine comme un ‘pays émergent’. C’est à mourir de rire : les États-Unis ont quatre cents ans d’histoire, la Chine c’est quatre mille ans. L’Occident souffre d’un complexe de supériorité doublé d’une amnésie historique. “Connais ton ennemi et connais-toi toi-même” (Sun Tzu). Même là, ce n’était pas un Occidental. Et vous savez quoi ? Non seulement nous ne savons plus qui nous sommes, mais en plus on n’a jamais rien compris aux Chinois.
En Occident, on nous vend souvent l’image d’une Chine confucéenne (le respect des anciens, la bienveillance, l’harmonie, le thé vert). C’est du marketing. C’est un peu comme les nems dans les restaurants chinois : en Chine, ça n’existe pas. Ce sur quoi repose la société chinoise, c’est le Légisme (Fa-Jia). Essayer de comprendre la Chine sans aborder ce concept, ce serait un peu comme essayer de comprendre les États-Unis en ignorant la Bible.
Je ne suis absolument pas un spécialiste de la Chine, je n’aurais pas cette prétention.
Mais en creusant un peu et en faisant un tout petit peu d’histoire, on arrive à se faire une idée. Deux cents ans avant Jésus-Christ, la Chine, ça ressemble à Fortnite en mode Battle Royale, mais avec les yeux bridés. C’est un bordel sanglant innommable, une guerre civile permanente. Exactement comme le disait Thomas Hobbes. Mais bon, à cette époque, le philosophe britannique n’était pas encore né, et la Chine n’avait d’ailleurs pas besoin de lui pour penser : elle avait Han Fei, le grand penseur du légisme. Et lorsqu’on voit le constat qu’il fait à l’époque, on se demande si Hobbes ne l’avait pas lu avant d’écrire le Léviathan.
Le constat de Han Fei, c’est que naturellement les hommes sont égoïstes, ils sont lâches, et que si on compte sur leur vertu (le Confucianisme) pour faire tourner l’État, ça ne peut que complètement partir en nem, pour être poli. Donc ce grand penseur pose trois principes. D’abord La Règle Automatique (Fa). En gros ça dit : la règle est écrite. Entre ce qui est écrit et son application, il n’y a pas de jugement humain. Si tu contredis la règle écrite, tu morfles, point barre ! La loi doit être comme une loi physique. Si tu lâches une pomme, elle tombe. Il n’y a pas de juge, il n’y a pas de jury, il y a une règle qu’on applique et c’est tout. Deuxième principe majeur : Les Deux Poignées (Shu). Han Fei explique que le Souverain tient ses sujets par deux poignées : la Punition et la Récompense. Et le troisième principe : La Transparence Totale. Le Fa-Jia déteste le secret. Le secret, c’est là où naissent les complots. Pour que l’État fonctionne, le Souverain doit tout voir, mais ne jamais être vu.
Voilà, c’est pas compliqué. Ça évite d’avoir un Code Civil gros comme une encyclopédie Universalis. Tout ça, ça a été réfléchi par un mec en plein chaos il y a deux mille deux cents ans. C’est un véritable système d’ingénierie sociale, qui s’est révélé efficient en Chine tout au long de son histoire, même si c’était quand même compliqué à appliquer.
C’était compliqué… jusqu’à l’arrivée de l’IA. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, c’est devenu beaucoup plus simple. Pour tout dire, on pourrait même croire que l’intelligence artificielle a été inventée pour appliquer ce système. Démonstration :
• Premier principe du Fa-Jia : La Règle Automatique (Fa). Mis en place par l’intelligence artificielle, le code est la loi (Code is Law). La caméra te voit faire un truc illégal, l’algo te reconnaît, l’amende est prélevée. Zéro humain dans la boucle.
C’est la justice parfaite selon Han Fei : inexorable et sans émotion.
• Pour le deuxième principe : Les Deux Poignées (Shu). C’est littéralement la définition du Reinforcement Learning (Apprentissage par Renforcement). L’agent (le citoyen) fait une bonne action -> Reward (+10 points crédit social). L’agent fait une mauvaise action -> Penalty (-10 points).
• Et enfin le dernier principe, celui de la Transparence Totale. L’IA seule permet cette transparence absolue. Avec WeChat et les caméras, l’État chinois a réalisé le fantasme des empereurs Qin : chaque citoyen est une « variable transparente » dans la base de données de l’Empire.
Vous voyez, on comprend tout de suite mieux. Après, j’imagine qu’on peut comprendre quelque chose tout en continuant à en être totalement effrayé. C’est normal. Nous sommes les héritiers des Lumières. Nous croyons que l’individu est sacré, que la vie privée est un droit, et que l’État est un « mal nécessaire » qu’il faut limiter. Quand on voit le système chinois, on hurle à la dystopie. Les Chinois ont une focale totalement différente.
Ils sont les héritiers multimillénaires des Royaumes Combattants. Ils croient que l’individu est une source de chaos, et que l’État fort est la seule chose qui sépare la civilisation de la barbarie. Quand ils voient l’IA, ils ne voient pas « Big Brother », ils voient « L’Administrateur Système Parfait ».
Ce qui est encore plus grave pour nous, les Occidentaux adorateurs du Golem, c’est que le système du Léviathan fonctionne plutôt bien. L’optimisme du public chinois envers l’IA est le plus élevé au monde (83 % d’avis positifs contre 39 % aux USA). L’adoption de l’IA générative dans les entreprises y est également la plus forte (83 %).
Le Golem américain est schizophrène : il veut vous surveiller pour vous vendre des trucs, tout en prétendant défendre la liberté. Le Léviathan chinois est aligné : il vous surveille pour vous gérer, et il assume que votre liberté est un bug qu’il a corrigé. Face aux immenses défis qui arrivent (climat, pénuries, effondrement), quel système va survivre ?
Celui qui débat pendant dix ans au parlement pour savoir si on augmente la taxe carbone de 2 centimes, ou celui qui peut, via une mise à jour d’algorithme, changer le comportement de consommation d’un milliard de personnes en une nuit ?
Maintenant que vous avez les deux visions de la chose, les tenants et les aboutissants de chacun des deux adversaires, je vais vous expliquer pourquoi la Troisième Guerre Mondiale a déjà commencé et en quoi ça rend la théorie du bootloader inéluctable.
3. L’Impasse du Dilemme du Prisonnier
Oui, la troisième guerre mondiale a déjà commencé. Je vous vois sourire… Une guerre, ça ne commence pas forcément tout de suite comme des bourrins. Genre 14-18 à Verdun, où en dix mois, sur un mouchoir de poche géographique (quelques kilomètres carrés de collines boueuses), les Français et les Allemands ont tiré environ 60 millions d’obus. Cela représente environ 1,3 million de tonnes d’acier. Sachant que la Tour Eiffel pèse environ 7 300 tonnes, les belligérants se sont envoyés sur la gueule l’équivalent de 130 à 180 Tours Eiffel.
Pourquoi je vous raconte ça ? Juste pour la beauté du geste. Juste pour une démonstration édifiante du gigantisme de la connerie que les humains sont capables de déployer. Et puis peut-être pour apporter un peu d’optimisme à votre lecture, en vous disant que d’après ce que je vous ai raconté avant, ce genre de délire barbare a très peu de chances de se reproduire. On a déjà gagné ça. Les humains sur un champ de bataille, avec leur temps de réaction de protozoaires, ça va complètement disparaître.
Alors oui, la guerre a débuté le 7 Octobre 2022. Oui, un an jour pour jour avant les événements qui précipiteront le Moyen-Orient dans un énième chaos, mais ça n’a rien à voir. Rassurez-vous, aucune Tour Eiffel ne va vous tomber sur la gueule. La guerre, ce n’est pas que les opérations de terrain, c’est tout le reste.
Pour tout comprendre, il faut remonter en 2019, sous le premier mandat de Donald Trump, qui s’est rendu compte d’un coup que de plus en plus de matériel réseau (et surtout du matériel 5G) était chinois. Huawei… On peut comprendre que ça ne lui a pas vraiment plu. À l’époque, la Silicon Valley et la Chine étaient cul et chemise (Apple fabrique en Chine, Google y avait des labos). Bref, non seulement le boulot partait en Chine, mais en plus les Chinois renvoyaient du matériel de communication qui s’installait partout aux États-Unis, avec toutes les suspicions d’espionnage que vous pouvez imaginer. Donald fait une grosse crise et il dit aux Chinois : « On ne vous vend plus de puces pour vos téléphones ! ». Ça a complètement réglé le problème de la téléphonie chez Huawei :
il n’y en a plus.
C’était déjà un sacré coup. Mais ensuite, sous l’administration Biden, on a vu arriver l’intelligence artificielle et on a tout de suite compris qu’elle allait rapidement avoir les yeux bridés, et que bloquer des téléphones ne servait à rien. Il fallait bloquer le Cerveau. Jake Sullivan (conseiller sécu de Biden) change de stratégie. Avant, les USA voulaient garder « deux générations d’avance ».
Maintenant, l’objectif est de « geler » la Chine dans le passé technologique pour toujours.
L’Empire contre-attaque ! Les Américains ont pris les Chinois pour Han Solo dans Star Wars : ils ont essayé de les congeler dans la carbonite.
C’est une image. Dans la réalité, ça donne : interdiction de vendre à la Chine des puces dépassant une certaine puissance de calcul et une certaine vitesse de transfert (adieu Nvidia A100 et H100), interdiction de vendre les machines pour fabriquer ces puces (adieu les machines EUV d’ASML), interdiction aux citoyens américains de travailler pour des fabricants de puces chinois (du jour au lendemain, des centaines d’ingénieurs ont dû démissionner ou perdre leur passeport US).
Mais ça ne suffisait pas. L’Amérique a toujours vu les choses en grand. Il fallait aussi empêcher toutes les entreprises non-américaines (c’est-à-dire la planète entière) de fournir quoi que ce soit qui puisse être utile à la Chine dans la course à l’IA. C’est logique : les Américains n’allaient quand même pas laisser leurs concurrents vendre des puces aux Chinois. Il fallait les convaincre de participer à l’effort de guerre. Et pour ça, Jake Sullivan a eu les mots justes : “Si votre produit, même fabriqué à l’étranger, contient ne serait-ce qu’un milligramme de technologie américaine ou a été conçu avec un logiciel américain, vous devez obéir à l’embargo américain.” Sinon… enfin vous connaissez les Américains, ils sont un peu sensibles avec les embargos. Comme toute la chaîne du semi-conducteur utilise des logiciels US (Cadence, Synopsys), le monde entier s’est donc gentiment mis à genoux.
Ça, ça s’appelle couper l’approvisionnement en matériel de l’ennemi. Si c’est pas de la stratégie de guerre… On en a parlé : s’il doit y avoir une guerre de terrain, elle se fera avec des machines. En agissant de la sorte, les Américains pensaient avoir infligé aux Chinois un truc à la Terminator : à partir du présent, ils avaient tué l’armée chinoise du futur.
Mais la guerre, c’est le matériel, mais c’est aussi la propagande. Et sur ce terrain-là, les Chinois avaient une longueur d’avance. Bien sûr, vous connaissez TikTok ? TikTok est la démonstration parfaite de la paranoïa justifiée des deux camps. L’histoire vaut le coup d’être racontée.
Pour Washington, TikTok n’est pas un réseau social. C’est un réseau de capteurs déployé sur 170 millions d’Américains (chiffre officiel TikTok, mars 2024). TikTok aspire tout. Pas juste les likes. Il analyse la biométrie (filtres), la frappe au clavier, la géolocalisation, le réseau relationnel. Toutes ces données nourrissent les modèles chinois. Pour entraîner une IA généraliste (la fameuse Sainte Singularité), on a besoin de comprendre la psychologie humaine globale, pas juste celle des Chinois. TikTok est le tube digestif qui nourrit le Léviathan avec de la donnée comportementale occidentale.
Il y a déjà de quoi énerver les Américains. Mais si ça s’arrêtait là… Le cœur de TikTok, ce n’est pas la vidéo, c’est l’algorithme de recommandation (« For You »). C’est incontestablement l’IA de recommandation la plus performante au monde. Si le Parti Communiste Chinois contrôle l’algo, il contrôle le « Zeitgeist » (l’esprit du temps) de la jeunesse américaine. En cas de conflit (invasion de Taïwan, au hasard), Pékin n’a qu’à tourner un bouton pour inonder les écrans américains de vidéos pacifistes, dépressives, ou clivantes, pour paralyser l’opinion publique. C’est de la PsyOp automatisée.
Et rappelez-vous que les Chinois sont de fins stratèges. À un moment ou à un autre, ils se doutaient bien que les Américains allaient réagir. Aussi, ils ont classé l’algorithme de recommandation comme « technologie d’exportation contrôlée » dès 2020. En fait, c’est juste une interdiction de vente pour cet algorithme. Et ils ont eu le nez creux. Les États-Unis ont passé une loi (le Protecting Americans from Foreign Adversary Controlled Applications Act, signé par Biden en avril 2024) qui disait en gros : « Vendez TikTok à une boîte américaine d’ici janvier 2025 ou on vous ferme la boutique. »
Et les Chinois ont répondu : « Va te faire cuire un nem ! » Ils ont été très clairs : ils préfèrent fermer l’application aux USA plutôt que de livrer le code source à Microsoft, Oracle ou un autre. En faisant cela, Pékin a admis ce que tout le monde savait : une IA capable de capter l’attention de 170 millions d’Américains trois heures par jour est une arme de destruction massive cognitive. On ne vend pas son arme nucléaire à l’ennemi, même pour 50 milliards de dollars.
Alors comment ça se fait que TikTok soit toujours aux États-Unis ? Je vous l’ai dit, les Chinois sont des stratèges. Pour calmer le jeu, TikTok a mis en place le Project Texas. Ils n’ont pas vendu TikTok, ils ont accepté qu’il soit mis sous surveillance, ce qui est très différent. L’algorithme qui tourne aujourd’hui aux États-Unis est toujours le ‘génie’ chinois. Les Américains ont construit une cage dorée autour de la bête. Toutes les données des utilisateurs américains sont désormais stockées sur des serveurs Oracle (une boîte US très liée à la CIA/Défense) situés physiquement au Texas.
Mais ils ne possèdent pas la bête. Ils possèdent juste la cage qu’ils lui louent pour son hébergement.
Les données sont américaines, le serveur est américain, mais le Cerveau reste la propriété intellectuelle de ByteDance à Pékin.
Enfin, le tableau des opérations guerrières ne serait pas complet si on ne parlait pas de la réplique Open Source de la Chine. Face à l’étouffement par le matériel, le Léviathan chinois a sorti une carte que personne n’avait vu venir : le Communisme Numérique. Mais attention, pas par idéologie. Par pur cynisme tactique.
Le plan des Américains était simple : on a le monopole sur les puces, on a le monopole sur l’infrastructure, maintenant vous allez payer et nous on va se gaver. Leur truc, c’était de devenir les seuls fournisseurs d’intelligence au monde et de prélever une taxe sur chaque pensée numérique.
Une fois la Chine asphyxiée, ça allait être très simple. Alors les Chinois ont commencé à faire un truc qui déstabilise vraiment les Américains : ils ont distribué gratuitement leur technologie. Ils ont diffusé plusieurs modèles, en téléchargement gratuit, qui étaient perçus comme des « alternatives solides ». Qwen-72B battait déjà Llama-2 (de Meta) et titillait GPT-4 sur beaucoup de tâches, tout en étant gratuit. Ils ont littéralement saturé le marché des développeurs open source. Si tu voulais une IA performante sans payer OpenAI, tu prenais du Qwen. Ça chatouillait un peu la Silicon Valley, mais pas plus. Pas de quoi tuer le monopole commercial américain.
Et puis un jour, la Chine a envoyé un missile : le modèle R1. Sorti au tout début de l’année 2025 par une toute petite start-up chinoise, DeepSeek. À cette époque, OpenAI et Google nous expliquaient qu’il fallait des centaines de milliers de puces Nvidia H100, des centrales nucléaires dédiées et des centaines de milliards de dollars pour atteindre le prochain palier de l’intelligence : le « Raisonnement Complexe ». Ils nous vendaient ça comme le projet Manhattan 2.0.
Le « R » dans R1, ça voulait dire Raisonnement. Non seulement R1 rivalise avec le joyau d’OpenAI (le modèle o1) en maths et en code, mais ils l’ont fait avec des puces bridées (les vieilles H800 autorisées par l’embargo), avec un budget ridicule, et en optimisant le code comme des maniaques.
Mais le pire pour l’Occident, ce n’est pas la performance. C’est la distribution. DeepSeek n’a pas vendu R1. Ils l’ont donné. Ils ont mis le code en Open Source. C’est un doigt d’honneur magistral.
En une journée (le lundi 27 janvier 2025), la capitalisation boursière de Nvidia a fondu. On parle d’une perte record, la plus grosse perte de valeur en une journée pour une entreprise dans l’histoire de la finance (près de 600 milliards de dollars évaporés en séance). Quelques jours avant, Donald Trump, fidèle à sa vision pharaonique du monde, venait de bénir le projet « Stargate » et d’autres initiatives titanesques. On parlait d’injecter 500 milliards de dollars dans l’économie pour construire des data centers géants. C’était la réponse américaine classique : le « Shock and Awe »
financier. On allait écraser la Chine sous une montagne de dollars et de téraflops.
En une seconde, ces 500 milliards de dollars promis sont passés du statut d’« Investissement Stratégique d’Avenir » à celui de « Ligne Maginot Numérique ». À quoi sert de construire le plus gros supercalculateur du monde si un gamin dans un garage à Shenzhen ou à Lagos peut obtenir le même résultat avec trois bouts de ficelle et un code optimisé ? La Chine a réalisé le hold-up parfait :
elle a laissé les Américains s’endetter pour construire des usines à gaz, pendant qu’elle distribuait gratuitement les plans pour s’en passer. Les 500 milliards ne sont pas perdus pour tout le monde (les vendeurs de béton sont contents), mais en termes de domination de l’IA, ils ont été annulés.
Vaporisés par le missile R1.
À quand le prochain move ? C’est un gaspillage de ressources monstrueux, et on pourrait penser qu’à un moment donné, il faudrait arrêter cette escalade stupide. Ces histoires que je viens de vous raconter, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Imaginez ce qu’il doit se passer pour s’approprier les terres rares, les ressources en cuivre, et tout le reste. Ça va très mal se finir. On essaye d’aller le plus vite possible, parce qu’on sait par exemple que si par éthique on refuse d’armer des robots chiens, quelqu’un d’autre le fera. Le traité sur les SALA (Systèmes d’Armes Létaux Autonomes) de l’ONU, les principaux acteurs du marché ne l’ont pas signé. Personne ne va ralentir sur l’intelligence artificielle. Même si on trouve des accords, on fera semblant. Rappelez�vous : comme on est, on croit les autres. Aucun des acteurs principaux de l’intelligence artificielle ne prendra le risque d’être doublé par l’autre, quel qu’en soit le prix à payer, et même si toute la planète se retrouve caution solidaire de fait !
À la fin de cette guerre, nous serons entrés de plain-pied dans l’assimilation. I.O.A : Invasion, Occupation, Assimilation. Vous vous rappelez ?
Partie III — La Démission Collective