CHAPITRE 2 : LA FIN DU FANTASSIN
Ça, c’est d’une importance capitale. Je crois que ce concept mériterait un livre à lui tout seul tellement il va engendrer de bouleversements dans notre société. Si je vous dis que dans ce chapitre, je vais vous expliquer comment la démocratie telle que nous la connaissons va s’arrêter à cause de l’intelligence artificielle, et que dans le chapitre suivant je vous expliquerai pourquoi c’est inéluctable… Vous me croyez ? C’est une sacrée affirmation, de quoi se ridiculiser définitivement si la démonstration n’est pas bonne. J’en suis parfaitement conscient, et c’est pour ça que tout ce que je vais vous dire est vérifiable et de source sûre. Ce n’est pas de la projection dystopique, ce n’est pas de la science-fiction, je ne sais pas combien de fois il faudra le marteler.
Si je vous dis aussi qu’un mouvement comme celui des Gilets Jaunes, d’ici quinze ans, ce sera juste un événement glorieux du passé que vous ne pourrez mathématiquement plus jamais reproduire… Avant de continuer, je vais vous dire ceci : vous êtes la première génération à pouvoir parler à des machines, mais vous êtes en même temps la dernière génération qui a encore la possibilité de se révolter.
Prenons un exemple, la Révolution française, au hasard. Les révolutionnaires se sont battus, ils ont pris la Bastille, puis ils sont allés chercher le Roi et ils lui ont coupé la tête (bon, c’est une version simplifiée et schématique, mais c’était possible). Si vous prenez le mouvement des Gilets Jaunes, quand Manu a dit avec cette incroyable morgue « S’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à venir me chercher », il savait très bien qu’il ne risquait rien.
Les manifestants pouvaient ravager Paris, les commerces, le mobilier urbain, peu importe, mais mathématiquement, ils ne pouvaient pas pénétrer à l’Élysée. À l’époque de la Révolution, si Louis XVI avait dit une chose pareille, je crois que les sans-culottes ne lui auraient pas coupé la tête : ils l’auraient coupé en tranches fines, vivant !
Bon, c’est un peu délirant ce que je raconte, mais c’est pour vous faire comprendre que des choses qui étaient possibles il y a quelques centaines d’années sont déjà totalement impossibles en termes de rapport de force. Et que l’avenir est bien pire : le couplage de l’intelligence artificielle et de la robotique appliquée au maintien de l’ordre fera que plus aucune révolte ne sera possible. Déjà, ça a l’air monstrueux. Mais si je vous disais que derrière ça, il y a encore pire ? Et que c’est déjà en route ? Vous ne me croyez pas ?
Laissez-moi vous expliquer pourquoi je vous parle de fantassins dans le titre de ce chapitre, et je vais tout de suite être plus crédible.
1. L’Obsolescence Militaire
« Votre cerveau est un processeur obsolète du Pléistocène ! » — Ouais vas-y, comment tu nous parles ? Ne vous énervez pas, le mien aussi.
On va parler d’un truc qui occupe l’humain depuis toujours. Haaaa, l’amour… ? Non, pas du tout. On va parler de la guerre. La guerre a changé de nature. Les paramètres qui étaient très importants dans l’histoire guerrière de l’humanité — le moral des troupes, le courage, la foi en la cause — seront dans quelques années des variables qui n’existeront plus. Les nouvelles variables seront de la physique pure. Sur ce nouveau terrain, l’être humain n’est plus un atout : c’est un ralentisseur. C’est un « lag » vivant qui garantit la défaite.
La guerre moderne repose sur la boucle OODA (Observer, Orienter, Décider, Agir), théorisée par le colonel John Boyd. La victoire appartient à celui qui boucle ce cycle le plus vite. Vous commencez à comprendre où je veux en venir ? Le cerveau humain, héritage de l’évolution pour la cueillette et la chasse, possède une limite physiologique incompressible. Il faut environ 250 millisecondes pour qu’un stimulus visuel (une menace) atteigne le cortex visuel, soit traité, et qu’un ordre moteur soit envoyé au doigt pour presser une détente. Et ça encore, c’est la bonne moyenne du type entraîné.
Pour une IA de combat, 250 millisecondes, c’est une « éternité géologique ». Dans ce laps de temps où l’humain cligne des yeux, un processeur moderne peut effectuer des milliards d’opérations, calculer cinquante trajectoires balistiques différentes et simuler trois cents scénarios d’engagement. Et vous pensez que c’est encore de la science-fiction ?
Aujourd’hui, je peux vous affirmer que vous pouvez commander ce genre de machine sur internet. En pièces détachées, c’est vrai. Pour le corps, un robot quadrupède chinois (le modèle B2-W de Unitree fait parfaitement l’affaire) ; deux processeurs NVIDIA Jetson AGX Orin Industrial pour garantir son autonomie de décision ; un système de vision Lidar ; et une tourelle de tir intelligente de fabrication israélienne. L’affaire est dans le sac. C’est à la portée d’un ingénieur débutant. Oui mais ça doit coûter une fortune ? Cent quatre-vingt mille euros, en tout. C’est le prix d’une belle BM, mon copain. Faites vos propres recherches, je vous garantis que vous avez déjà assez d’indices.
Et là où vous allez mettre, en tant qu’humain, à peu près 300 millisecondes pour réagir, ce genre de machine, achetée en kit sur internet, ne mettra que 0,20 milliseconde. Vous ne jouez plus dans la même ligue. Si vous êtes sa cible, au moment où vous l’apercevrez, ce sera déjà trop tard.
Alors dites-vous que si tout ça est déjà en vente, qu’est-ce qui est en développement dans les laboratoires des marchands de canons ? Sur un théâtre d’opérations guerrières, un humain, ça ne sert déjà plus à rien. Ce dont on a besoin, c’est de drones et de fantassins�robots. Les drones, on les a déjà, et les robots, ça ne va pas tarder, c’est une question de mois. Les États ont encore quelque pudeur avec les règles de la guerre. Ces deux types d’armes, les drones et les fantassins robotiques, sont tous les deux des SALA (Systèmes d’Armes Létaux Autonomes). Mais pourtant, au niveau des drones, ça se voit moins que le robot quadrupède avec son fusil sur le dos. Les drones, les gens pensent qu’ils sont télécommandés ! Est-ce que vous saviez que ces machines sont autonomes dans la décision de tuer ? Il n’y a déjà plus personne qui appuie sur la télécommande de tir. Le choix de donner la mort est déjà la décision d’un processeur.
2. L’Obsolescence de la Bravoure
« WALLACE ! WALLACE ! » Vous entendez scander la foule ? Braveheart… quelle illustration plus éloquente pourrions-nous trouver de la bravoure ?
La bravoure, c’est la capacité d’un organisme conscient à exécuter une action alors que toutes ses probabilités de survie sont défavorables, et que son système d’alarme interne (la peur) lui ordonne de fuir.
Jusqu’à présent, sur un champ de bataille, c’était déterminant. En gros, pour accomplir quelque chose de brave, de courageux, il faut d’abord être conscient qu’on risque d’y laisser sa peau ; ensuite, il faut ressentir cette envie irrépressible de fuir à toutes jambes ; et enfin — c’est là que réside toute la bravoure — il faut résister à cette envie.
William Wallace (tel que Mel Gibson le joue) est l’exacte antithèse du Fantassin Robot, du SALA.
Si vous donnez les paramètres de la bataille de Stirling à une IA (nombre de soldats, équipement, cavalerie lourde anglaise vs paysans en kilt), l’algorithme vous sortira une probabilité de victoire de 1 %.
La décision « logique » de l’IA est la reddition immédiate pour optimiser la survie. À moins que ce soit un drone kamikaze, mais ça, c’est encore une autre histoire, c’est juste une autre programmation.
Wallace, lui, il est sévèrement burné. Alors les probabilités, il s’en fout complètement. Et qu’est-ce qu’il fait ? Il attaque quand même ! Mel Gibson, c’est un fou. Statistiquement, pour une IA, ce genre de comportement avec les paramètres de la bataille de Stirling, c’est un coup à renvoyer Chuck Norris au rayon des stratèges raisonnables.
Braveheart, c’est la preuve que l’humanité a survécu grâce à des décisions statistiquement aberrantes. L’IA, en cherchant l’efficience, aurait annulé l’Histoire.
J’ai passé le paragraphe précédent à vous parler des 250 millisecondes de latence du cerveau humain. Revenons à la superbe scène de la bataille de Stirling, quand Mel Gibson est devant ses troupes et qu’ils attendent la charge de la cavalerie anglaise :
« Hold… Hold… Hold… »
Cette attente, ce cœur qui bat, cette hésitation, c’est ce qui nous rend humains. C’est dans cet espace inutile et inefficace que se loge l’héroïsme. C’est à ce moment-là que nous, les humains, on se transforme en ce qui est le pire cauchemar d’une intelligence artificielle :
on devient des générateurs d’aléatoire.
La bravoure, ce comportement complètement illogique qui fait que le pot de terre essaye quand même de péter la gueule au pot de fer alors que tous les bookmakers le donnent perdant, c’est peut-être ce qui nous a permis d’occuper la place que nous occupons. Et c’est peut-être aussi la seule supériorité que nous ayons sur les machines. Mais elle est infime, tellement infime… Après, est-ce qu’une supériorité est toujours un avantage ?
Le courage, la bravoure, hélas, c’est souvent inefficace, c’est dangereux, c’est illogique.
Mais c’est pour ça qu’on en fait des films. Personne ne fera jamais un film sur un drone qui a optimisé sa trajectoire de tir pour abattre une cible à 4 kilomètres sans ressentir la moindre émotion.
La bravoure, pour les humains, c’est ce qui fait la beauté de nos pires comportements illogiques. Mais pour les machines, c’est un comportement stupide, c’est irrationnel, c‘est une erreur d’appréciation statistique. Et les machines ne font pas d’erreurs.
Au tout début de ce chapitre, je vous parlais de la fin de la démocratie, et je vous disais que j’allais vous en faire la démonstration. On y arrive.
« L’arbre de la liberté doit être revivifié de temps en temps par le sang des patriotes et des tyrans. »
— Thomas Jefferson (Lettre à William Stephens Smith, 1787)
Jefferson, pourtant président des USA, avait compris une chose : une rébellion de temps en temps est une médecine nécessaire pour la santé du gouvernement. Si les dirigeants ne voient jamais la colère du peuple, ils s’endorment ou deviennent des loups.
La démocratie repose sur une « sécurité implicite » : le fait que l’armée et la police soient composées de citoyens. En dernier recours, face à un ordre tyrannique (comme tirer sur la foule), le soldat humain peut hésiter, ressentir de l’empathie, ou se retourner contre son chef. Cette possibilité de désobéissance est le « contre-pouvoir ultime ».
Article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme (1789). C’est écrit noir sur blanc. Les droits inaliénables sont la liberté, la propriété, la sûreté et « la résistance à l’oppression ».
Quatre piliers qui sont les fondements de nos démocraties et que l’intelligence artificielle est en train d’attaquer à la tronçonneuse (la tronçonneuse, ça vous rappelle quelqu’un ?).
Et en toute logique, le premier pilier qu’elle attaque, c’est la résistance à l’oppression. Il est en train de tomber, et sa chute entraînera celle des trois autres, inexorablement.
Alors vous allez me dire : “Tes histoires de fantassins électroniques, ça commence à peine à se répandre sur les champs de batailles. Une révolte, ça se fait dans la rue, contre des CRS. On n’est pas près de voir des technologies de guerre contre des manifestants !”
Il y aura toujours des actes de bravoure, autant chez les manifestants qui affrontent des forces de l’ordre, que chez le CRS qui dépose son casque pour fraterniser avec des gens qu’il lui semble inhumain de réprimer… Et vous allez voir, que c’est d’une importance capital et que c’est ce qui garantit la démocratie.
Les chiens de garde peuvent toujours se retourner contre leurs maîtres, ils sont faits de chair, de sang et d’émotion, quoi qu’on en pense. Les exemples de fraternisation ne manquent pas. Non, on est tranquilles, ce n’est pas demain la veille que les technologies de pointe militaires serviront à mater du civil.
Si vous permettez, là, je vais écrire : « LOL ».
Comme l’avait prédit Michel Foucault avec son « effet boomerang », nos démocraties importent les méthodes de leurs guerres lointaines. Ce qui se passe à Gaza ou à Kaboul ne reste jamais à Gaza ou à Kaboul. C’est un bêta-test. Les populations civiles des zones de guerre servent de crash-test dummies pour calibrer les algorithmes de surveillance.
Une fois que le logiciel est fiable pour traquer un insurgé dans les ruines de Mossoul, il est vendu à la préfecture de police pour traquer un manifestant dans les rues de Paris. La frontière entre la « Police » (protéger les citoyens) et la « Guerre » (éliminer l’ennemi) est en train d’être effacée par la technologie. Nous devenons tous des cibles de basse intensité.
Vous voulez des exemples ? Des technologies qui sont issues de théâtres de guerre, il y en a désormais plein le spectacle de rue de nos manifs !
• Les Canons Sonores (LRAD) : Initialement conçus pour la guerre navale (notamment après l’attentat contre l’USS Cole) et pour disperser des foules hostiles en Irak, ces dispositifs acoustiques, capables de provoquer des douleurs physiques, sont désormais utilisés face aux manifestants civils.
• Les IMSI Catchers : Outils de guerre électronique pure servant à intercepter les communications ennemies et localiser des cibles sur le champ de bataille, ils sont aujourd’hui déployés dans les villes pour aspirer les données des téléphones portables lors de rassemblements.
• La Vidéosurveillance Algorithmique (VSA) : Héritée des technologies de ciblage par drones militaires, cette technologie analyse les foules en temps réel pour détecter des « comportements anormaux ». Elle a été légalisée en France pour les Jeux Olympiques de 2024, marquant l’entrée de la logique de ciblage militaire dans la gestion des foules civiles.
Ce ne sont que trois petits exemples, et ce ne sont pas encore des robots CRS, c’est vrai.
Mais c’est parce que vous ne connaissez pas les robots quadrupèdes comme « Spot » de Boston Dynamics. Je vous ai parlé précédemment d’acheter ce genre de chose en version chinoise pour vous fabriquer votre propre petit Terminator…
Eh bien ce type de bestiole, l’armée française (école militaire de Saint-Cyr) les a testés pour des scénarios de combat urbain, tandis que la police de New York (NYPD) les a déployés (puis retirés sous la pression publique sous le nom de « Digidog ») pour des interventions à risque, et que la police du Massachusetts les utilise depuis 2019. En Chine (Shanghai) ou en Tunisie (robot PGuard), ces machines ont été utilisées pour faire respecter les confinements ou contrôler les identités, transformant une technologie de pointe en outil de police administrative. À Singapour, des robots « Xavier » patrouillent déjà pour détecter des « comportements sociaux indésirables ».
“Oui mais pour la France ce ne sont que des tests militaires, les applications de ce genre de bestioles dans le contrôle des civils sont très loin de l’Europe.”
Vous permettez ? « Re-LOL », désolé…
Le « Chien » de Duisbourg, ce n’est pas celui des Baskerville, c’est plus près, c’est en Allemagne.
La police de Duisbourg (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) en a déjà adopté. Officiellement, la police allemande l’utilise pour inspecter des immeubles incendiés ou instables.
L’argument, c’est que c’est pour la sécurité des agents : « Vous voulez mettre en danger la vie de braves policiers ? Vous êtes un mauvais citoyen. » C’est comme ça qu’on ouvre la porte d’entrée « acceptable » de la technologie militaire dans la sphère civile.
C’est un argument totalement pernicieux. Le « Chien » de Duisbourg, ce n’est jamais que le robot Spot, le chien jaune de Boston Dynamics, financé à l’origine par l’armée américaine via la DARPA. C’est une plateforme modulaire. En Allemagne, il porte des capteurs, et comme je vous l’ai expliqué précédemment, on pourrait très facilement y mettre un Flashball. Alors pourquoi ce n’est pas fait ?
Boston Dynamics, les créateurs de Spot, ce chien jaune déjà star sur YouTube, jouent la carte de l’éthique. Ils ont signé une charte publique, avec cinq autres leaders de la robotique, s’engageant solennellement à ne jamais armer leurs robots. Ils veulent que leurs robots soient des outils (inspection, chantier, sécurité incendie), pas des tueurs. Ils ont peur du retour de bâton médiatique (le syndrome « Black Mirror »).
Bon alors on est tranquilles ?
Est-ce que vous avez peur des fantômes ? Non ? Ça va venir…
Ghost Robotics est une société américaine sans scrupule basée à Philadelphie. Leur robot, le Vision 60, ressemble beaucoup à Spot, mais en version militaire, gris ou kaki, un design beaucoup plus sombre… Ils se sont associés avec un fabricant d’armes, SWORD International, et ils ont créé un monstre : le SPUR (Special Purpose Unmanned Rifle).
C’est un fusil de précision de calibre 6.5mm monté sur le dos du chien-robot. Il est équipé d’une lunette thermique avec un zoom x30. Il est capable d’abattre une cible précise à 1 200 mètres.
L’US Air Force teste déjà les chiens de Ghost Robotics pour patrouiller sur ses bases.
L’éthique de Boston Dynamics n’a pas empêché les chars d’assaut canins d’exister, elle les a juste exclus du marché militaire au profit d’un concurrent moins regardant. Le Marché, toujours le Marché…
C’est la preuve que si une chose est techniquement possible, elle sera nécessairement réalisée, peu importe les états d’âme des inventeurs initiaux.
Ghost Robotics installera des Flashballs sur ses robots, parce qu’il y a un marché.
S’ils ont déjà réussi à monter un fusil de précision (le SPUR) sur le dos de la bête, monter un lanceur de 40mm (le calibre standard des LBD/Flashball et des grenades lacrymogènes) est une formalité technique. C’est même plus simple : moins de recul, moins de besoin de stabilité extrême.
Un CRS est humain, eh oui ! Il est soumis au code du travail et à la biologie. Il fait les 3x8.
Pour tenir une position 24h/24, il faut 3 équipes de CRS. Il a droit à une pause : un humain doit manger, pisser, dormir. Le robot, lui, il a besoin d’une charge de batterie (ou d’une rotation de batterie a chaud, ça prend 30 secondes). Il ne dort pas.
Constat n°1 : Sur la pure disponibilité horaire, 1 Robot = 3 Humains.
Notre CRS, il est stressé, il a une visière pleine de buée, il court, il est essoufflé. Quand il tire au LBD, il vise « la masse ». C’est pour ça qu’il y a des éborgnés « accidentels » (on va dire ça comme ça). Le tir est imprécis. Le robot, de son côté, possède un « Aimbot » (visée assistée par ordinateur). Il calcule le vent, la distance et la trajectoire en temps réel. S’il décide de mettre une balle de caoutchouc dans un genou à 40 mètres, il mettra la balle dans le genou à 100 % des coups. Il ne gâche pas de munitions.
Constat n°2 : En termes de suppression de cible (neutralisation), on peut estimer qu'1 Robot vaut 5 à 10 Tireurs humains stressés.
Et puis enfin, notre pauvre CRS, il a peur. Si une foule de 500 personnes charge avec des pavés et des cocktails Molotov, la ligne de CRS peut reculer, se briser. L’humain veut rentrer chez lui vivant.
Les IA n’ont pas d’âme. Vous pouvez lui jeter un pavé, elle s’en fout (le corps dans lequel elle est installée, c’est du métal). Vous pouvez lui jeter un cocktail Molotov, s’il est ignifugé (norme IP67/Mil-Spec), il continue d’avancer. Et en plus, au contact, il vous mettra le feu, et ça ne sera pas sa faute.
Une ligne de 10 chiens mécaniques armés de LBD qui avancent au pas cadencé sans s’arrêter, sans crier, sans respirer, face à une foule, a un impact psychologique dévastateur. C’est la terreur primitive du prédateur qu’on ne peut pas intimider.
Constat n°3 : En termes de « Denial of Area » (interdiction de zone), 1 Robot a l’impact psychologique d’une escouade complète (10 hommes).
Si on additionne ces trois constats, on arrive à une estimation terrifiante pour le syndicat Alliance Police Nationale : une unité robotisée (un chien armé) remplace tactiquement entre 10 et 15 CRS.
Si une chose est techniquement possible, elle sera nécessairement réalisée, et d’autant plus si elle est comptablement avantageuse.
Un agent ne coûte pas que son salaire net. Il coûte : Salaire brut + Charges patronales + Primes (feu, terrain) + Équipement + Logement en déplacement + Formation + Retraite (le poste le plus lourd pour l’État). Le coût moyen « super-brut » chargé pour l’État d’un policier/gendarme est estimé à environ 70 000 € / an.
Le calcul est simple :
$$25,000 \times 70,000 = \mathbf{1,75,\text{Milliard d’Euros / an}}$$ Non je rigole, mais vous allez voir, parfois ramener les choses à une formule de tableur, ça peut vous aider à mieux comprendre dans quelle cellule on veut nous emmener.
En clair : 25 000 agents multipliés par 70 000 euros par an, ça fait 1,75 milliard d’euros par an. C’est le chiffre qui sert à faire mal à la tête des manifestants, tout en faisant mal à la tête de Bercy (pas de la même manière, mais bon, c’est pour l’image). J’aurais pu dire « ça coûte un œil », ça aurait fonctionné pareil, demandez aux Gilets Jaunes.
Et attention : ce chiffre est une estimation basse, car il n’inclut pas le coût des véhicules, des casernes et des frais de mission.
Juste avant, on a fait le constat que 1 Robot = 10 Humains.
Pour remplacer la force de frappe de 25 000 hommes, nous avons donc besoin d’une flotte de 2 500 unités Ghost Robotics (ou équivalent) équipées en « Anti-Émeute »
(LBD/Flashball + IA + Blindage).
Le prix unitaire d’un Ghost Robotics Vision 60 militarisé : ~150 000 $. On va lui ajouter un module Flashball avec le software et quelques frais d’intégration, on va estimer ça à ~50 000 $.
Et donc, en étant réaliste, on peut estimer le coût unitaire complet à 200 000 €.
$$2,500 \times 200,000 = \mathbf{500,\text{Millions d’Euros}}$$ Ça m’amuse beaucoup, mais sérieusement, ça fait cinq cents millions d’euros. En amortissant la bestiole sur cinq ans, avec un coût de maintenance de 20 % du prix d’achat, le coût annuel de la flotte serait à peu près de 200 Millions d’Euros par an.
Poste de Dépense Solution Humaine (Actuelle) Solution Robotique (Projetée)
Coût Annuel 1 750 000 000 € 200 000 000 € Gestion RH Syndicats, Grèves, Suicide, Maladie Zéro (Mise à jour logicielle)
Dette Sociale Énorme (Pensions à payer 30 ans après la retraite) Nulle (Recyclage des métaux)
Risque Politique Bavures, Procès, « Violences Policières »
« Bug technique », « Erreur algorithmique »
Si on considère ça uniquement en termes de bilan comptable, c’est de la pure tuerie budgétaire !
Si on présente ce tableau à Bercy, le débat est clos en cinq minutes. Ils se seront débarrassés de leur mal de tête, et celui des manifestants va empirer. C’est un peu le principe des vases communicants, mais adapté à la matraque.
Remplacer la chair par le métal permet de diviser la facture du maintien de l’ordre par huit.
1,55 milliard d’euros d’économies par an. Et l’etat n’est pas plus con que Klarna ou British Telecom.
Pour l’État, le CRS est un actif toxique financièrement : il coûte cher, il se fatigue, il se syndique, et pire que tout, il vit longtemps à la retraite. Le Robot-Chien est l’employé modèle du néolibéralisme : on l’achète (Amortissement), on l’utilise (Exploitation), et quand il est cassé, on le jette (Pas de passif social).
Avec 1,5 milliard d’économie annuelle, l’État peut se payer le luxe de doubler la flotte de robots tous les deux ans.
Quelque part, je me languis de voir les premières manifestations de CRS au chômage réprimées par des chiens-robots.
Tout ça pour vous expliquer que, avec un parc répressif qui double tous les deux ans, constitué de machines dont la performance interdit mathématiquement tout espoir de résistance de par les lois mêmes de la physique… que devient votre droit à la révolte ?
Ça y est ? Vous le voyez s’écrouler, le premier pilier de la démocratie ? Aucun courage, aucune bravoure ne peut avoir raison de ce genre de dispositif. L’obsolescence de la bravoure, c’est l’obsolescence de la démocratie. Ce constat est déjà très grave, mais comme je vous le disais au tout début, il y a pire, et c’est déjà en route.
3. Le Transfert du Monopole de la Violence
Ce qui nous attend à très courte échéance, ce sont des dirigeants qui détiendront les codes de ces machines comme ils détiennent déjà les codes de l’arme nucléaire. Mais le nucléaire, ça ne peut pas être utilisé dans le cadre du maintien de l’ordre, ce serait un petit peu radical.
Il est facile de comprendre qu’il est totalement stupide d’atomiser sa propre population pour garder le pouvoir. Le pouvoir sur un tas de cadavres irradiés, ça ne doit pas être très jouissif. Et surtout, c’est économiquement nul. Un mort ne paie pas d’impôts. C’est pour ça que la probabilité d’un usage nucléaire intérieur est excessivement faible (sauf si le dirigeant est fou, ce qui n’est jamais exclu, mais rare).
Bref, la dissuasion nucléaire, ça porte bien son nom : c’est ultra-puissant, mais ça ne sert qu’à effrayer le voisin. Les armes intelligentes, le couplage de la robotique et de l’IA, ça sert aussi à effrayer le voisin, tout en permettant de maintenir l’ordre à l’intérieur de son propre pays.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’arme robotique n’est pas « aussi dangereuse » que le nucléaire. Elle est beaucoup plus dangereuse.
Depuis Hiroshima et Nagasaki, plus personne n’a été rôti à l’atome. Aucun pays qui détient l’arme nucléaire n’a jamais frappé un autre pays depuis. Même dans les plus grands moments de tension de la Guerre Froide, même si on est passés à un cheveu, ça ne s’est pas fait. Enfin pour l’instant. Parce que tout le monde sait que c’est immédiatement définitif. C’est une arme de non-emploi.
Pourquoi les armes IA seraient-elles plus dangereuses alors ? On a déjà démontré leur supériorité absolue sur le champ de bataille, pourquoi seraient-elles plus dangereuses pour les civils que l’arme nucléaire ?
Parce que l’arme nucléaire, je le disais, c’est radical et définitif. L’Arme Robotique/IA est granulaire, elle est « scalable ». Elle permet d’appliquer une pression chirurgicale.
On peut déjà vous tuer numériquement : geler votre compte en banque, annuler vos badges d’accès, empêcher votre voiture de démarrer. Les intelligences artificielles sur les réseaux de vidéosurveillance sont capables de retrouver quelqu’un au travers d’une ville en quelques secondes. Un drone équipé d’un système de reconnaissance faciale pourrait être programmé pour vous reconnaître et vous faire exploser en limitant les dégâts collatéraux. Et on ne va pas revenir sur les escouades de chiens armés de Flashball dans le contrôle des manifs.
L’IA et la Robotique offrent ce que la bombe ne permettait pas : la tyrannie chirurgicale. Le robot permet d’opprimer le citoyen A tout en laissant le citoyen B aller travailler pour payer la facture du robot. C’est le rêve humide de tout despote : une force de frappe absolue, mais qui n’abîme pas le matériel.
« Oui mais on n’est pas près d’avoir un despote, on est encore en démocratie, il y a des élections. »
Et si les élections emmenaient au pouvoir un type qui, une fois en possession des codes de la machine de répression, décidait de ne plus en partir ?
Vous allez me répondre qu’il y aurait assurément un soulèvement ! Une révolution !
C’est normal, c’est un réflexe. Des années d’équilibre entre des dirigeants et un peuple, parce que le peuple pouvait se révolter, ça ne s’oublie pas comme ça.
Mais pourtant, il va falloir. On l’a démontré juste avant : cet équilibre a volé en éclats avec le surgissement de l’IA. Il n’existe déjà plus.
Mais bon, ce scénario, pour être franc, a très peu de chances de se réaliser. C’est une projection trop facile. Ce qui nous attend est bien pire, bien plus insidieux. Dans la suite de mon propos, je vais m’attacher à vous expliquer pourquoi jamais aucun éventuel dictateur n’aura vraiment le pouvoir absolu sur la machine de répression électronique de l’État, pas plus que sur son armée d’ailleurs. Même s’il en a les fameux codes. Je vous expliquerai aussi pourquoi c’est pire que tout.
Pourquoi pire ? Si un éventuel dictateur ne peut pas avoir le pouvoir total sur ces machines, il y a donc une sécurité possible ! Une sécurité pour le citoyen ? Non… Pour le fric, oui…
Vous connaissez Max Weber ? C’est le sociologue qui a défini l’État moderne par une seule caractéristique : « Le monopole de la violence physique légitime. » En gros, dans une démocratie, seul l’État a le droit de sortir un flingue, et il le fait via des humains (policiers, soldats) qui sont responsables devant la loi.
Déjà, là, nous avons un premier problème, tout petit par rapport à ce qui nous attend après, mais qui mérite qu’on s’y arrête. Les policiers et les soldats sont responsables devant la loi en cas d’erreur, de négligence, d’abus. Je sais, on ne vous la fait pas :
comme beaucoup, vous avez constaté qu’il y a une impunité de fait chez les forces de l’ordre, que l’IGPN est aveugle, et que le soldat a un statut à part. C’est vrai.
Mais sur le papier, un verrou fondamental existe : la responsabilité pénale individuelle et le devoir de désobéissance. Un soldat ou un CRS reste un être humain qui sait que s’il commet l’irréparable, il peut finir ses jours en prison. Il existe, dans le cerveau biologique du fantassin, une ‘Ligne Rouge’ morale et juridique qu’on appelle en droit la théorie des ‘baïonnettes intelligentes’ : le devoir de refuser un ordre manifestement criminel.
Le Robot, lui, n’a pas de baïonnette intelligente. Il a une baïonnette logicielle. Il n’est responsable de rien. En cas de massacre, l’État plaidera l’erreur technique, le bug, la mise à jour défaillante. Le robot transfère la responsabilité du ‘Meurtre’ vers ’l’Accident Industriel’.
C’est déjà vertigineux, non ? Des fois je me dis que c’est à ça que devraient réfléchir les députés et les sénateurs, et puis d’un coup je me rappelle que CNews existe, et je me dis que des fois, j’ai vraiment des idées à la con.
Mais bon, revenons à notre État moderne et démocratique qui se caractérise par le fait qu’il détient le monopole de la violence physique légitime. Oublions le président autoritaire qui ne voudrait pas quitter le pouvoir. Je vous l’ai dit, c’est un scénario facile et de toute façon, il n’aurait pas le plein pouvoir sur les technologies de répression. Pourquoi ?
Pourquoi aucun État, quel qu’il soit, n’aura plus jamais les pleins pouvoirs sur la machine répressive et guerrière ? Là, on ne parle plus de vertige. Vous savez pourquoi ? Parce qu’on a déjà sauté dans l’abîme.
Préparez du pop-corn, la chute va être longue. Comme je vous le dis, on est déjà tombés.
Prenons par exemple la DGSI. Direction Générale de la Sécurité Intérieure. Rien que le nom, ça fait déjà peur. Ces mecs veillent sur la sécurité intérieure du pays, ce sont eux qui sont chargés de traquer les terroristes et les espions de « l’anti-France » (je fais cette référence à la bande dessinée parce que sur ce coup, on est vraiment plus proches de « Super Dupont » que de la « Start-up Nation », n’en déplaise à Monsieur Macron, ça rime…).
On va faire un tout petit peu d’histoire.
Jusqu’en 2015, lorsque quelqu’un me disait qu’il était « sous écoute », ça me faisait gentiment sourire. Oui, effectivement, déjà à l’époque, on pouvait tout enregistrer.
Enregistrer, c’est bien, mais après, on en fait quoi ? Qui allait se taper la lecture ? Qui allait pouvoir croiser les informations ? Si les services autorisés écoutaient quelqu’un, c’était forcément quelqu’un de très ciblé. Le complotiste résistant de canapé, tout parano qu’il soit, n’avait que très peu de chances de faire partie des lectures obligatoires des analystes de la DGSI. Même la Stasi, qui avait des dossiers sur tout le monde, avait besoin d’un informateur pour 6 citoyens. C’était intenable économiquement. La DGSI ne pouvait donc pas écouter 60 millions de Français avec 4 000 agents. C’est mathématique.
Mais voilà, en 2015, ça a changé. Le renseignement français se rend compte qu’ils ont le pain, le beurre, le couteau, mais qu’ils ne sont pas foutus de faire la tartine. Ils ont des écoutes, des fichiers, des vidéos, mais tout est en silo. Ils ne savent pas « connecter les points », ils sont complètement incapables de croiser tout ça de manière analytique, et ce dans une des périodes les plus intenses de menaces terroristes.
Dans l’urgence, il faut absolument trouver une solution. On dit que le coq est l’emblème de la France parce que ce gallinacé a la faculté de continuer à chanter alors qu’il a les deux pieds dans la merde. Et quand la fiente monte trop haut, ça lui fait lever la tête, et dans le ciel il y a l’aigle américain. Entre volatiles, on se comprend. Et l’aigle trouvera donc une solution pour le coq : Palantir Technologies.
Une boîte américaine cofondée par Peter Thiel, le parrain de la Silicon Valley, libertarien et pro-Trump, qui a pondu une merveille technologique idéale pour le renseignement, financée initialement par… In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA.
“Mais c’est pas possible ? Je ne suis pas en train de vous raconter que le logiciel qui régit tout le renseignement intérieur français est un produit financé par la CIA… ?”
Si, si… tout à fait. Mais si c’est ce qui vous inquiète le plus, ce n’est pas mon cas. Moi, je serais beaucoup plus inquiet de la présence de Peter Thiel dans cette histoire. Mais je ne vais pas développer sur ce personnage, faites vos propres recherches.
Je comprends que vous soyez inquiets de la présence de la CIA au cœur même des services de renseignement français, et rassurez-vous, nos hommes politiques à l’époque ont réagi.
En 2017, il se passe un truc important que nous subissons encore à l’heure où j’écris :
l’élection d’Emmanuel Macron, l’homme de la Start-up Nation. Et là, on allait voir ce qu’on allait voir !
Soudain, après des années d’apathie et de dépendance à l’Oncle Sam, l’État-Major, la Direction Générale de l’Armement (DGA) et le gratin de nos industriels nationaux, la main sur le cœur et la Marseillaise en fond sonore, réagissent : ils lancent le projet ARTEMIS.
Architecture de Traitement et d’Exploitation Massive de l’Information et des Savoirs. C’est beau comme du Victor Hugo. L’objectif était simple : construire le « Palantir Français ». Pour ça, on n’a pas été chercher des hackers de vingt ans dans un garage. Non, on a confié le bébé aux adultes, aux sérieux, aux « Vieux Messieurs » du CAC 40 : Thales, Sopra Steria, Atos. La fine fleur du complexe militaro-industriel. Des gens très compétents pour fabriquer des radars, des missiles ou des centrales nucléaires. Des gens qui ont l’habitude de livrer des produits finis dans dix ans.
Emmanuel Macron est un paradoxe à lui tout seul. Le tout premier grand chantier numérique de cette Start-up Nation voulue par ce jeune président (dans lequel on plaçait tant d’espoir pour l’agilité et la disruption qu’il avait promises) est confié aux dinosaures du CAC 40 plutôt qu’à des acteurs agiles. Les start-ups c’est bien, mais bon, quand c’est sérieux, c’est sérieux…
Alors les dinosaures se sont mis sérieusement au travail. Avec une méthode qu’on appelle le « Cycle en V ». On rédige des spécifications, on valide, on code, on recuit, on livre. C’est la méthode « Cathédrale ». Pendant ce temps, en face, Palantir fonctionne en méthode « Bazar » (Agile). Ils livrent une mise à jour chaque semaine. Ils envoient leurs ingénieurs s’asseoir à côté de l’espion de la DGSI pour coder l’interface avec lui, en temps réel.
Résultat ? L’agent de terrain, quand il utilisait Palantir, il avait l’impression d’être sur Google ou sur un iPhone. C’était fluide. Quand on lui a montré les prototypes d’Artemis, il a eu l’impression de retourner sur Windows 95 version soviétique. Une véritable usine à gaz, lourde comme une centrale nucléaire, rapide comme un missile diesel. Bref, ça ne marchait pas.
Alors qu’est-ce qu’on a fait ? On a renouvelé le contrat avec Palantir. On a signé pour trois ans de plus. Et puis encore après. Parce qu’en fait, il s’est révélé que les dinosaures en question étaient des tyrannosaures : ils avaient de tout petits bras.
En 2018, Nicolas Lerner devient Directeur Général de la Sécurité Intérieure (DGSI). Il fait un constat simple : d’abord, ses agents utilisent Palantir et ça marche (ils arrêtent des méchants). Ensuite, les industriels (Thales/Sopra) lui promettent Artemis pour « bientôt », mais les démos rament, l’ergonomie est catastrophique et il semble que ce soit une version « Arlésienne ». Du coup, la DGSI se retirera du carnet de commandes d’Artemis.
Les espions français ont préféré un outil fonctionnel codé par la CIA à un outil dysfonctionnel codé par nos champions nationaux. On ne peut pas leur en vouloir. Quand votre métier est de trouver une aiguille dans une botte de foin avant qu’elle n’explose, vous vous foutez de savoir si l’aimant est fabriqué à la Silicon Valley ou à Vélizy-Villacoublay. Vous voulez juste que ça aimante.
En France, un grand projet d’État ne meurt jamais, il est ‘réorganisé’. On ne dit pas ‘échec’, on dit ‘Outil de Maîtrise de l’Information (OMI)’. On a rebaptisé le truc comme ça et à l’heure actuelle, on attend toujours la livraison.
Nous avons payé deux fois. Nous avons payé pour développer un logiciel qui n’existe pas (à peu près cent millions d’euros selon les estimations, parce que bien sûr, comme c’est Secret Défense, on ne sait pas). Et nous payons chaque année un loyer de plusieurs dizaines de millions à Palantir pour utiliser le leur. C’est ce qu’on appelle en économie une ‘double pénétration budgétaire’.
Artemis a prouvé par l’absurde que l’État français a perdu le savoir-faire le plus critique du XXIe siècle : le code. Nous savons acheter, nous savons spécifier, mais nous ne savons plus faire.
Pendant que la France rédigeait le cahier des charges de son indépendance, la Silicon Valley avait déjà codé notre soumission. Nous ne sommes pas des alliés des États-Unis dans cette affaire. Nous sommes des clients captifs.
La sécurité intérieure de la France dépend d’un SaaS (Software as a Service) américain.
On ne l’a pas acheté, il n’est pas à nous, on est abonnés à ce service, c’est tout. Si demain on ne payait plus ? Si on avait un problème diplomatique sérieux avec les États�Unis ? Quel est le pouvoir réel d’un État lorsque le service de surveillance dont dépend sa sécurité est fourni en abonnement par une société privée étrangère ? Allô !
Ce n’est pas tout. À une époque, je m’étais rendu compte que les gendarmes étaient équipés de PC qui tournaient sous Linux. WAHOOOOO ! Tiens, voilà que j’ai un point commun avec les pandores ! Mais ça n’a pas duré. La tentative était belle de maîtriser nous-mêmes le système d’exploitation de nos gendarmes, mais bon…
Le Ministère de l’Intérieur (et la Justice) sont sous perfusion Microsoft. Alors du coup, désormais, tous les agents utilisent Windows, Office 365, Teams, Outlook. Ce n’est pas juste du traitement de texte. C’est la messagerie, l’agenda, les notes de service, les procédures judiciaires. Tout transite par les serveurs de Microsoft.
On ne va pas rentrer dans les détails à ce sujet, mais le CLOUD Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) de 2018 permet à la justice américaine de saisir les données hébergées par une entreprise américaine (comme Microsoft), même si les serveurs sont physiquement en France ou en Irlande. Microsoft obéira à la loi US avant d’obéir à la loi française.
Mais il n’y en a pas que pour les Américains, les Chinois aussi ! On pourrait faire une véritable fable de La Fontaine : le Coq, l’Aigle et le Panda… parce que ne vous trompez pas, dans le monde de l’intelligence artificielle, le panda pèse aussi lourd que l’aigle (oui je sais ça fait maigrir le panda, c’est pour l’image), mais nous développerons ça plus loin.
Une immense partie du parc de vidéosurveillance en France (villes, préfectures) est constituée de matériel chinois (Hikvision ou Dahua). Ces entreprises sont directement liées au Parti Communiste Chinois.
Bref, on fait des vidéos de nos rues avec du matériel chinois qui seront analysées par des logiciels américains. Cocorico.
Avec ça, je ne serais pas étonné que les Chinois et les Américains connaissent jusqu’au numéro de série de nos brosses à dents. Mais ce n’est pas le plus inquiétant.
Quoi encore ? On peut faire pire ? Mais bien sûr ! Et là, pour illustrer ça, on va aller dans l’espace, on va s’intéresser au boss absolu et incontestable de l’orbite terrestre, l’homme à la tronçonneuse, j’ai nommé Elon « Ziggy Stardust » Musk. Inclinez-vous, mortels, devant l’homme des étoiles !
Galileo. C’est le « GPS Européen ». Le joyau de notre souveraineté. Le seul truc qui nous permet de dire aux Américains : « Si vous coupez le GPS, on s’en fout, on a nos satellites. »
C’est pareil que pour Palantir, nous on a Artemis !
Oui, mais pour lancer des satellites, il faut une fusée. Je vous l’avais dit, Galileo, c’est comme Artemis.
Aucun problème, on a Ariane !
Non. Ariane 5 est dépassée, au musée Mémère. Et Ariane 6, elle est restée coincée dans les embouteillages avec Artemis. Il nous restait bien Soyouz, mais bon, comme on est fâchés avec Poutine…
Du coup, on a dû payer SpaceX pour lancer nos satellites souverains depuis la Floride avec une fusée Falcon 9.
Mais rassurez-vous, on n’est pas les seuls à être ridicules. La NASA ne peut plus envoyer d’astronautes sur l’ISS sans Musk et sa capsule Crew Dragon. L’alternative, c’était les Russes (mais bon je vous rappelle qu’ils sont fâchés) ou alors Boeing avec la capsule Starliner (mais c’est une catastrophe industrielle).
En fait, l’État américain est otage de son milliardaire, surtout que Musk construit aussi « Starshield », un réseau de satellites espions pour l’armée US.
Aujourd’hui, l’accès à l’orbite est géré par un PDG libertarien sous kétamine qui décide des prix et des conditions d’accès, pendant que les agences spatiales nationales le regardent décoller depuis la salle d’attente. Because I Got High, Because I Got High, Because I Got High…. Elle était sympa cette chanson.
Je vous ai beaucoup rappelé qu’on était fâchés avec les Russes. Pourquoi déjà ? Ah oui, la guerre en Ukraine !
Et c’est là qu’on a un exemple réellement flagrant et incontestable du transfert du « monopole de la violence physique légitime » de l’État vers le secteur privé, et que nous allons devoir introduire la notion de « Techno-Féodalisme ». Retenez bien le nom, on va beaucoup en parler.
Jusqu’à présent on a beaucoup parlé de dépendances. Celle du logiciel Palantir par exemple, est déjà un énorme coup de boutoir dans les fondements mêmes de notre démocratie. On aurait pu parler des données de santé de tous les Français qui sont hébergées sur des serveurs américains par Microsoft, et de tellement d’autres choses.
Mais on n’aurait pas pu trouver un exemple où la décision d’un État soit réfutée de fait par une entreprise privée américaine.
C’est ce qui s’est passé en Ukraine.
Septembre 2022. L’armée ukrainienne lance une attaque massive de drones navals bourrés d’explosifs contre la flotte russe à Sébastopol (Crimée). C’est une opération stratégique majeure pour briser le blocus naval. C’est la décision de l’État-Major d’une nation souveraine dans le cadre de sa défense contre un envahisseur. Quoi de plus légitime, quoi de plus incontestable ?
Mais pour guider les drones jusqu’au port, ils ont besoin de la connexion Starlink.
Et là, Elon Musk décide, de par le fait du prince, de ne pas activer la connexion au-dessus de la Crimée.
Ce n’est pas le Pentagone, ni l’Élysée, ni l’ONU qui a annulé une opération militaire d’un État souverain en guerre. C’est un PDG privé, depuis son bureau en Californie, qui a décidé du sort d’une bataille navale en Europe de l’Est en modifiant les paramètres de géolocalisation de son service.
Musk a agi comme une tierce puissance belligérante. Il a appliqué sa propre politique étrangère via ses Conditions Générales d’Utilisation (CGU).
Je suis sûr que ça aurait intéressé Max Weber, parce que dans cette histoire, « Le monopole de la violence physique légitime » de l’Ukraine a été transféré à l’entreprise d’Elon Musk.
Les États ont baissé les bras. Ils ne sont plus capables de construire et d’entretenir les leviers de leur propre pouvoir. Si demain les fameux chiens robots policiers étaient déployés en masse, non seulement, comme je vous l’ai expliqué, ils seraient invincibles, mais il y a de très fortes chances que les États finissent par louer ces machines, comme ils finiront par louer les fantassins et les drones, parce qu’ils ne sont plus capables ni de les fabriquer, ni de les entretenir.
L’État ne possède plus la violence. Il l’a sous-traitée à l’algorithme. Le contrat social est rompu. Jean-Jacques, réveille-toi, ils sont devenus fous !
La souveraineté nationale est remplacée par le respect des Conditions Générales d’Utilisation. Si l’État ne paie pas ou viole les CGU, le service s’arrête. Vous croyez toujours que la démocratie telle que nous la connaissons est concevable dans de telles conditions ?
Bienvenue dans la nouvelle manière de gouverner les peuples. Bienvenue dans un monde où l’État ne possède plus les infrastructures critiques de sa propre puissance ; il les loue.
Bienvenue dans le monde du Techno-Féodalisme.