CHAPITRE 1 : LA DÉVALUATION DE LA CHAIR
Donc, si on en croit ce que je raconte, l’intelligence artificielle ne serait que néfaste pour l’humanité ? Ça sent la technophobie, ça, Monsieur ! Pourtant, ce n’est absolument pas le cas. Je suis un passionné d’intelligence artificielle. Je vais en dire du bien, ce qui va faire beaucoup de mal à certains, mais je pense que vous comprendrez ma logique : tout n’est pas forcément négatif dans l’IA.
Prenons un exemple concret. Je suis un grand utilisateur des IA qui permettent de générer du multimédia : le son, l’image, la vidéo. J’ai réalisé plusieurs clips 100 % par intelligence artificielle. Alors oui, tout de suite, j’entends hurler toute la chaîne de production artistique.
Et ils ont raison. Mais ils peuvent crier, ça ne sert à rien : c’est déjà trop tard.
Moi, tout seul avec mon ordinateur et très peu de moyens financiers, je peux produire trois minutes de clip vidéo sans aucune limite budgétaire. Je ne vais pas renoncer à faire une scène en costume parce que le prix de la location est exorbitant. Non. Que les costumes et les décors soient du XVIIe siècle, ça n’a aucune incidence sur le budget, ça ne dépassera jamais les quelques centaines d’euros. Même s’il faut régénérer cinq fois la même scène pour obtenir exactement ce qu’on veut, le coût est dérisoire quand on le compare à ce que coûte un plateau de cinéma complet avec acteurs, décors, costumes et figurants. Pour la musique, c’est pareil. Même si je dois en générer vingt avant d’en trouver une qui trouve grâce à mes oreilles, le coût du morceau sera toujours infime. Et si j’ai envie de convoquer un chœur de deux cents chanteurs, je me fous complètement de leur salaire : on ne les paie pas. Un chanteur ou deux cents, c’est pareil. Artistiquement, je suis complètement libéré de la contrainte budgétaire et de la dépendance aux Majors qui, par l’attribution (ou non) de moyens à certaines créations, font un tri sélectif sur ce que les artistes ont le droit de créer.
Paradoxalement, en détruisant tout un tas de métiers de la chaîne de création artistique, l’intelligence artificielle va libérer les créateurs, les rendre plus autonomes. Évidemment, ce n’est pas pour plaire aux grosses boîtes de production. Quelqu’un qui manipule bien l’IA générative est capable de produire sensiblement la même chose (pour être réaliste, on peut dire la même soupe) qu’eux, pour un prix tellement inférieur qu’aucune comparaison n’est possible.
“Mais c’est ignoble ! Les générateurs de musique, par exemple, ont été entraînés sur les œuvres d’artistes à qui on n’a pas demandé leur avis !” Oui, c’est vrai. Mais lorsqu’un musicien humain débutant s’entraîne à travailler une œuvre de Mozart ou de David Bowie, est-ce qu’il leur a demandé l’autorisation ? Ce qui dérange le milieu de la production musicale en vérité, c’est que ce soient de grosses multinationales qui exploitent ces générateurs, fabriqués à partir — c’est incontestable — du travail des artistes qui ont bien souvent des contrats léonins avec leur maison de production. En vérité (Universal/Warner) veut garder ses serfs (les artistes) et sa rente. (Google/OpenAI/Suno)
veut raser les clôtures pour imposer sa propre rente (l’abonnement). L’artiste, au milieu, n’est que la ressource.
On en parlera plus tard, mais pour l’instant, l’intelligence artificielle arrive à imiter une émotion, mais elle n’en a pas. La poésie, la musique, ça demande quelque chose qui est en dehors du champ de l’IA. Elle imite, évidemment, mais elle ne crée rien de neuf. Donc, beaucoup d’artistes très talentueux n’ont pas de souci à se faire : ce sont eux qui écriront les prompts, qui donneront les instructions aux IA génératives. Parce que sans ça, de toute façon, les IA ne nous fourniront qu’une espèce de soupe formatée et aseptisée, un truc standard pour plaire au plus grand nombre. Et c’est bien déjà ce que font les Majors :
ce sont elles qui, pour des raisons commerciales, ont créé ces standards qu’on entend sur toutes les radios FM.
Alors peut-être que si les musiciens acceptaient de travailler avec du code ? Est-ce que ce n’est pas déjà ce qu’est le solfège ? Un code ? Parfois, quand j’y réfléchis, j’ai un vieux fantasme irréalisable. J’adorerais pouvoir fournir à Mozart une interface Suno (pour ceux qui ne connaissent pas, c’est le générateur de musique en ligne de base). Je suis sûr que le génie de Mozart aurait fait faire des choses transcendantes à ce générateur de soupe.
Il va sûrement falloir un temps d’adaptation. Avant 1700, le standard, c’est le Clavecin.
C’est un instrument d’une précision chirurgicale, clair, brillant, mais « froid » et sans vélocité.
Et puis, à un moment, Bartolomeo Cristofori invente le piano… Vous croyez quoi ? Que tout le monde a dit que le piano était un instrument génial ? Pas du tout. Jean-Sébastien Bach disait que c’était un instrument pataud ; il n’acceptera d’en jouer qu’à la toute fin de sa carrière, et à contrecœur. Quant à Voltaire, homme d’influence s’il en est, il détestait le piano. Il disait que c’était un instrument de chaudronnier. Pour lui, comparé à la noblesse cristalline du clavecin, le piano était une machine bruyante, vulgaire, qui favorisait le « bruit »
au détriment de la précision de l’esprit. Tiens, tiens… on croirait presque entendre certains artistes à propos des générateurs de musique. Peut-être, un de ces quatre, y aura-t-il un Mozart de la musique IA comme il y a eu un Mozart du piano…
Mais alors, tout n’est pas perdu ? L’intelligence artificielle pourrait servir la création artistique au lieu de la détruire ? Mouaiiii… J’aurais essayé de vous expliquer ça si j’étais optimiste. Et ce n’est pas que je ne crois pas à ce que je viens d’exposer, c’est que dans cet exposé il manque une donnée. Cette donnée, c’est le Marché. C’est lui qui a déjà conduit à une espèce de standardisation des goûts artistiques : investir le moins possible pour toucher le plus de gens possible et faire le plus de profit.
Même si vous devenez un virtuose de la musique sur IA, que vous arrivez à lui faire produire une émotion aussi puissante qu’une aria chantée par la Callas, si ça ne correspond plus aux goûts du grand public (qui sont formatés à coups d’algorithmes sur les réseaux sociaux), tout votre talent ne servira à rien. Et ce n’est pas le générateur de musique qu’il faudra accabler. Encore une fois, on se trompe de problème, on se trompe de danger. Comme elles ne deviendront pas Terminator, on devrait plus se méfier des algorithmes de recommandation qui formatent les goûts du public, que des générateurs de musique qui, eux, ne font qu’obéir à un prompt dont vous êtes l’auteur. Le problème, le vrai traître à l’humanité, le vrai collabo de cette occupation dont je vais vous parler maintenant, ce ne sont pas les humains, ce ne sont pas les intelligences artificielles. C’est le Marché. C’est d’ailleurs lui qui a toujours collaboré avec toutes les dictatures. Le flingue est magnifique, la mécanique est superbe. C’est dommage qu’il soit pointé sur notre tempe.
1. L’Équation du Remplacement
Bon, même si les génies ont peut-être une chance de s’en sortir, pour un temps du moins, que va-t-il arriver aux lambdas ? Les caméramans, les décorateurs, les costumiers, l’ingénieur du son ? Eh bien, la même chose qu’il est arrivé aux péagistes, au mec qui serrait les boulons de douze chez Renault, à celui qui faisait les soudures de précision chez Moulinex… Vous trouvez la comparaison humiliante ? Oui, je sais. C’est parce que jusqu’à présent, cela ne touchait que ce genre d’emplois, avec des qualifications pas très élevées, qui ne demandaient pas trop de travail cognitif. Mais maintenant, ça touche des gens qui sont censés avoir plus de réflexion dans leur métier, qui sont peut-être plus capables de s’exprimer, et qui peuvent avoir une incidence assez violente sur un système lorsqu’ils se mettent en colère. Il n’y a qu’à voir la grève des scénaristes à Hollywood. On ne va pas revenir là-dessus, mais si ça avait été des manutentionnaires d’Amazon, ils pourraient être encore en grève, on s’en tape le coquillard avec une plume d’oie.
À ces gens qui commencent à peine à être touchés par le remplacement numérique, j’ai envie de rappeler un texte célèbre, que j’ai un peu arrangé pour l’adapter :
Quand l’algorithme est venu remplacer les illustrateurs, je n’ai rien dit, je ne savais pas dessiner. Quand il est venu remplacer les rédacteurs, je n’ai rien dit, je ne savais pas écrire. Quand il est venu remplacer les documentalistes, je n’ai rien dit, je ne consultais plus de documents. Quand il est venu chercher mon job, il n’y avait plus personne pour coder ma défense.
Tant que ça touche la masse muette, personne ne dit rien. Mais si ça commence à toucher ceux qui ont le porte-voix, qu’est-ce qu’on peut entendre gueuler !
2. Le Fait Accompli de la Rentabilité
Bon, et puis on va arrêter la fixette sur le milieu artistique. Tiens, par exemple, en février 2024, la fintech Klarna a révélé que son assistant IA effectuait le travail de 700 employés à temps plein, générant une économie de 40 millions de dollars de profit annuel. Une fois qu’on a viré ces sept cents pélos qui ne servaient plus à rien, voilà voilà… Expliquez ça à n’importe quel patron, et il vous demandera immédiatement de lui expliquer aussi la solution d’intelligence artificielle que vous avez mise en place. Ce n’est pas de la science-fiction, c’est un bilan comptable : la machine est plus rapide, plus précise, et ne dort jamais. Face au silicium, la valeur du travail intellectuel de la classe moyenne coûte plus cher que l’électricité pour alimenter le GPU ; il est donc évident qu’on va préférer le faire faire par le silicium.
C’est ballot pour la classe moyenne. D’habitude, c’est la classe ouvrière que l’on remplaçait, dans le silence absolu. C’était le progrès, c’est tout. Va savoir si les ingénieurs que l’IA va remplacer ne sont pas ceux qui, eux-mêmes, avaient calculé le remplacement des ouvriers juste en dessous d’eux dans la chaîne alimentaire du capitalisme. « Quand il n’y a plus de gazelles, les lions mangent les girafes » — c’est un proverbe africain que je viens d’inventer. Enfin j’espère, sinon je vais me retrouver avec un procès au cul comme un vulgaire générateur de texte !
L’exemple de Klarna est impressionnant par le nombre de personnes qu’une seule IA peut remplacer, et parce que c’est un des premiers cas de remplacement massif public. Mais il y a mieux : British Telecom a annoncé la suppression de 55 000 postes d’ici 2030, dont 10 000 directement remplacés par l’IA. Qui dit mieux ? Cela dit, avant ça, il y avait de monstrueux signes avant-coureurs. Une étude de l’Université de Washington a prouvé que dès la sortie de ChatGPT, les freelances qualifiés (spécifiquement les rédacteurs/copywriters et les graphistes) ont enregistré une chute immédiate de 5,2 % de leurs revenus. Ça a été instantané ! Je ne sais pas ce qu’il en est maintenant, mais ça aurait dû alerter.
Mais bon, même en donnant l’alerte, ça n’aurait servi à rien. Pourquoi ? Parce que les entreprises ayant adopté l’IA signalent une augmentation moyenne de leur rentabilité de 15 %. Dans un système concurrentiel, ceux qui refusent l’automatisation par éthique feront faillite face à ceux qui l’adoptent par pragmatisme. C’est un cliquet irréversible : une fois que le coût de l’automatisation d’une tâche cognitive passe sous le coût de l’énergie humaine (salaire + charges), le retour en arrière est impossible. Le Marché, je vous dis, ma pauvre Lucette, le Marché…
3. L’Impasse de Jevons
Alors oui, je sais, les indécrottables fans du capitalisme vous diront, avec leur optimisme béat habituel, que le marché s’autorégule. Qu’il faut faire confiance au marché. Que si nous allons perdre nos emplois, nous allons vivre dans un monde optimisé, qui va nous permettre d’économiser tout un tas de ressources. Vous n’aurez plus de boulot, mais on va optimiser la distribution des miettes qui vous seront allouées pour vous permettre de survivre, histoire de ne pas forcer la culpabilité des acteurs du marché. Ça ne devrait pas être trop compliqué à faire, vu le niveau de culpabilité que peuvent ressentir ces gens-là.
Et puis on n’arrête pas de nous expliquer que l’IA va nous faire économiser des ressources, alors que dans le chapitre juste avant, on vient de voir le coût réel en termes de ressources. “Mais ça va se stabiliser ! C’est juste une question de mise en place de la structure. Après, on exploitera et on aura des résultats merveilleux. Tout ça grâce à l’efficience de l’IA, qui va optimiser les réseaux énergétiques à moindre coût écologique puisque, en se perfectionnant, les puces consommeront de moins en moins d’énergie par calcul.” Alors oui, c’est vrai mathématiquement. Mais non… Non, parce que l’histoire nous démontre que même si une technologie s’améliore au maximum, cette amélioration n’engendrera jamais de baisse de la consommation globale. Vous allez me dire : “Mais c’est pas vrai, regarde les bagnoles ! Celles des années 70 consommaient 12 litres au cent, celles d’aujourd’hui consomment moitié moins pour les mêmes 100 km.” Oui, c’est vrai. Mais ça ne ralentit pas du tout la consommation énergétique générale de la technologie automobile dans son ensemble. Au contraire.
Explications : Avant 1769, on utilisait la machine à vapeur de Newcomen. C’était une grosse bouse inefficace. Elle consommait tellement de charbon qu’on ne pouvait l’utiliser que sur les mines de charbon (pour pomper l’eau), là où le carburant était gratuit. Ailleurs, c’était trop cher. Et puis arrive James Watt. Non, ce n’est pas le cow-boy des Mystères de l’Ouest (qui lui-même se déplaçait d’ailleurs en machine à vapeur). James Watt optimise le moteur. Il ajoute un condenseur séparé. Résultat : le rendement est multiplié par 4. La machine consomme beaucoup moins de charbon pour le même travail. Et là, les experts sont pris d’une espèce de crise de proto-greenwashing. Eh oui, à l’époque déjà. Tous affirment avec beaucoup d’assurance : “Génial ! On va économiser du charbon ! Puisque chaque machine consomme moins, la consommation nationale va baisser.”
La première leçon de l’histoire à tirer de cette épopée, c’est qu’en général, quand ils parlent d’écologie, les experts du marché se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Et ce, depuis le début. Ils se sont plantés, les experts. À tel point que c’est juste l’inverse qui s’est produit, et c’est ce que William Stanley Jevons a observé en 1865 dans son livre The Coal Question. La consommation de charbon a explosé. Pourquoi ? Parce que l’efficience a rendu la vapeur rentable. Avant, la machine était trop gourmande, on la laissait à la mine. Une fois optimisée par Watt, elle est devenue assez économique pour être installée partout : dans les filatures, les trains, les navires. On a multiplié le nombre de machines par mille parce qu’elles coûtaient moins cher à nourrir.
C’est exactement ce qui nous attend avec l’IA. C’est l’Effet Rebond absolu. Si l’IA devient efficiente et peu énergivore, on ne va pas s’en servir moins. On ne va pas juste l’utiliser pour la recherche médicale. On va la mettre partout. Le jour où la puce IA ne consommera presque rien, elle ne sera plus seulement dans votre PC. Elle sera dans votre grille-pain pour optimiser la dorure de la tartine, dans vos chaussures pour analyser votre foulée, et sur les préservatifs pour analyser le taux de satisfaction de votre partenaire. L’efficience ne crée pas la sobriété. Elle crée l’invasion. Nous allons consommer moins par unité, mais nous allons avoir des milliards d’unités en plus.
Imaginez tous les petits robots sympathiques que l’on va pouvoir doter de puces d’intelligence artificielle qui ne consomment « pas grand-chose ». James Watt a noirci le ciel de l’Angleterre en voulant économiser du charbon. L’IA va assécher la planète en voulant optimiser l’énergie, et elle nous remplacera pour optimiser les coûts de production.