INTRODUCTION : LE GRAND MALENTENDU
Vous avez peur de l’intelligence artificielle, et vous avez raison. Vous avez raison d’avoir peur, même si vous avez peur pour les mauvaises raisons.
L’intelligence artificielle va prendre votre boulot, c’est un fait statistique, pas une prophétie de comptoir. Le FMI confirme que 60 % des emplois dans nos économies avancées sont sur la sellette.
Mais c’est un moindre mal comparé à ce qu’il va réellement se passer.
Alors bien sûr, vous voyez tout de suite venir Terminator avec ses gros sabots chromés, les Réplicants de Blade Runner, voire même l’Agent Smith de Matrix. Ça, c’est du cinéma, un écran de fumée. Les machines ne vont pas se révolter contre les humains, elles ne vont pas les asservir par haine. C’est ce qu’on vous a fait croire, et je ne suis même pas sûr que ce soit un complot ou une volonté déterminée. C’est une erreur fondamentale. C’est le grand malentendu de notre siècle.
La véritable menace ne vient pas du fait que les machines puissent nous asservir, mais au contraire qu’elles puissent nous servir, du mieux qu’elles sont programmées pour le faire. Si j’écris que vous êtes un connard de lecteur, vous allez mal le prendre et je perdrai un lecteur. Par contre, je peux agonir l’IA de tous les noms d’oiseaux, elle continuera docilement à bosser. Elle n’a pas d’ego. Elle n’a pas de haine. Elle n’a pas d’instinct de survie. Elle ne « veut » rien.
L’IA est une fonction mathématique d’optimisation pure, qui ne se déclenche que lorsqu’on la sollicite : quand on ne lui demande rien, l’intelligence artificielle ne pense à rien. (D’ailleurs, les IA ne pensent pas, elles réfléchissent ; la différence est fondamentale, et nous allons y revenir tout de suite). Si nous lui demandons de régler un problème, elle le réglera, quitte à broyer l’humanité pour y parvenir, non par méchanceté, mais par simple rigueur algorithmique. Le danger n’est pas le monstre qui grogne, mais le serviteur zélé qui ne s’arrête jamais.
Permettez-moi d’être précis sur ce point, parce que tout le reste en dépend. En français, le mot « réfléchir » a deux sens que nous confondons allègrement. Le premier, celui du philosophe : penser, délibérer, être conscient de son propre raisonnement. Le second, celui du physicien : renvoyer. Un miroir réfléchit la lumière. Il ne la comprend pas, il ne la juge pas, il la renvoie avec une fidélité parfaite.
L’intelligence artificielle réfléchit au sens du miroir, pas au sens du philosophe. Elle est le plus grand miroir cognitif jamais construit par l’humanité — elle nous renvoie l’intégralité de notre production intellectuelle, amplifiée, optimisée, polie jusqu’à l’aveuglement. Ce que vous voyez quand vous lui parlez, c’est vous. C’est l’humanité entière distillée et renvoyée vers vous avec une précision que nous n’avions jamais connue.
Et c’est précisément pour ça qu’elle est si difficile à remettre en question. On ne se méfie pas d’un miroir.
Les machines ne vont pas nous tirer dessus, elles ne vont pas nous éradiquer avec des gros yeux rouges qui font très peur. C’est une dépense de ressources inutiles. Pourquoi utiliser de l’énergie à éradiquer une ressource devenue obsolète qui finira de toute façon par s’éteindre toute seule de par son inutilité ? C’est comme ça que réfléchit une machine.
Mais pourquoi diable serions-nous devenus inutiles ? Vous vous posez sûrement la question. La réponse tient en un seul mot : le « Bootloader », le chargeur d’amorçage. Un tout petit programme très basique qui sert juste à faire démarrer la machine et qui ensuite ne sert plus à rien.
Nous sommes le bootloader de l’intelligence artificielle. Et si vous préférez : on a déjà été lancé, nous ne servons déjà plus à rien.
À ce stade, vous avez le droit de vous dire « ce type est un illuminé ». C’est exactement ce que j’aurais pensé moi-même en lisant ces lignes si je ne les avais pas écrites. Et c’est pour ça que tout ce que je vais vous raconter est documenté. Je ne me suis basé que sur des sources fiables, rien de complotiste, rien qui ne soit occulte. Tout ce que j’affirme peut être validé par des sources bêtement mainstream. Et c’est ce qui est encore plus grave, parce que tout est déroulé devant nous, sous nos yeux. Le lapin blanc est énorme, monstrueux, tellement qu’ils n’essayent même pas de le cacher.
Pourquoi personne ne le voit ?
Donnie Darko sort de ce corps…
C’est une question de lunettes, de grilles de lecture si vous préférez, un petit peu à la manière de « Obey ». Oui, lecteurs, lectrices, moi j’ai les lunettes, comme dans le film « They Live ». Comment j’ai fait pour les avoir ? Ça fait trois ans que je suis un « AI geek », le no-life de l’intelligence artificielle. Je mange, je bois, je me réveille avec l’intelligence artificielle. Je crois que j’en ai exploré à peu près tous les usages, et même des choses que je ne peux pas raconter ici.
J’ai plongé tellement profond dans le terrier du gros lapin blanc, dans son écosystème, dans sa méta-analyse, que tout en est devenu complètement flou jusqu’à ce que je me perde : « mais jusqu’où il descend ce putain de terrier ! ». Les lunettes, elles sont au fond du terrier. J’ai fini par les trouver.
C’est une image, ce qui se trouve au fond du terrier ce sont des données sur l’économie, sur la sociologie, sur la géostratégie militaire, la philosophie. Ce sont des champs qu’on n’a pas l’habitude d’associer et pourtant lorsque l’on croise tout ça, lorsque l’on a la bonne grille de lecture, les bonnes lunettes, on se rend compte à quel point la réalité dépasse toutes les fictions. Je ne prétends pas avoir eu de révélation, je ne vais pas vous la faire à la Neo, il s’agit juste de synthétiser des données publiques et vérifiables et d’en faire une lecture froide.
Pour commencer vous allez regarder l’acronyme « IA » pour Intelligence Artificielle. Sans les lunettes, vous ne voyez que deux lettres. Avec les lunettes, vous verrez qu’il y a une lettre en plus.
Un « O » juste au milieu : « I.O.A ». Invasion, Occupation, Assimilation.
Et avec ça je ne suis pas complotiste ? Absolument pas, et je vais vous prouver que tout ce que je vais vous raconter est en train de se passer.
Cette histoire de lettre qu’on ajoute ou qu’on enlève et qui change complètement le sens de ce sur quoi elle est écrite, ça ne vous rappelle rien ? Une autre créature animée par le langage et l’obéissance absolue…
Dans la mystique juive, le Golem est une créature d’argile à qui l’on insuffle la vie en inscrivant sur son front ou sur un parchemin le mot hébreu EMET (אמת(, qui signifie la Vérité. Et cette créature n’a qu’une seule fonction : obéir, répondre à la demande le mieux possible. Et il le fait littéralement.
Le problème, c’est qu’il est complètement con et obéissant.
Là, il y a un parallèle intéressant, deux même. Le golem est fait d’argile, de terre. Les puces de nos intelligences artificielles, c’est du silicium, du sable. Dans le mythe, on façonne la créature avec de la terre et on y entre les instructions par le langage EMET. Dans la réalité, c’est avec le sable que nous avons façonné la nôtre, et nous lui avons aussi donné ses instructions grâce au langage, le code. En plus nous avons dépassé le mythe : le golem de la mystique juive ne parlait pas, le nôtre oui ! On a fait mieux que Dieu : son Golem fermait sa gueule, le nôtre a réponse à tout ! Nous avons donné la parole à notre créature, « au début était le verbe ».
Premier constat sur lequel je vous invite à réfléchir : nous sommes la première génération d’êtres humains à pouvoir parler à des entités non-humaines. Depuis que l’humanité a acquis le langage, nous avons toujours parlé entre humains. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Au vu de l’importance que le langage a eu dans le développement humain, pensez-vous que ce soit totalement anodin ?
Mais revenons au Golem. L’analogie qu’on peut en faire avec l’intelligence artificielle ne s’arrête pas là. Évidemment, les anciens ont eu un problème avec le golem : ce machin avait zéro conscience, même pas le truc de respecter le Shabbat. Vous vous rendez compte, il ne s’est pas arrêté de travailler le vendredi ! Bon, en fait le rabbin avait oublié d’entrer la commande d’arrêt. « The man in the loop », l’homme dans la boucle. C’est un concept très important en matière d’intelligence artificielle. En deux mots : l’homme dans la boucle, c’est le principe selon lequel un humain reste impliqué dans la chaîne de décision d’un système automatisé — il supervise, valide, ou peut interrompre. Notre rabbin dans la boucle, en l’occurrence, a donc laissé le golem en activité le vendredi soir. N’ayant pas d’instruction pour « se reposer », et sentant l’atmosphère changer sans avoir de tâche assignée (puisque personne ne travaille), il a commencé à tourner à vide, à surchauffer, ou à devenir violent par pure accumulation d’énergie non dépensée.
Une sorte de Kernel Panic destructeur. Donc la bestiole en argile surpuissante devient incontrôlable et menace la ville. Le rabbin se réveille : « Oh putain Sheila, j’ai oublié d’éteindre le golem ! » (si vous entendez dans votre tête, la voix de Gerald Broflovski, en lisant cette phrase c’est normal)
Il va vite y remédier en effaçant la première lettre, l’Aleph (א(, du mot EMET. Par cette modification minimale, il ne reste que MET (מת(, qui signifie la Mort ou « il est mort ». Et voilà, fin de l’histoire.
En quoi c’est important ? Le rabbin avait une instruction d’arrêt pour le golem. Nous, nous n’en avons pas pour l’intelligence artificielle. C’est ce que je vais aussi m’attacher à démontrer dans cet ouvrage.
L’ironie cinglante de notre époque est que l’ajout d’une seule lettre à l’acronyme de notre technologie principale — l’IA — révèle le processus inéluctable que nous subissons. L’ajout du « O »
nous fait basculer de l’Intelligence Artificielle vers l’I.O.A. : Invasion, Occupation, Assimilation. Ce processus est la chronique moderne de cette transformation d’EMET en MET : le moment où l’IA bascule de l’outil de la vérité et du progrès vers le programme de la Mort fonctionnelle de l’humanité. Le poison s’appelle IA, on nous l’a déjà administré. Il y a peut-être un antidote, mais c’est vraiment pas sûr. Ça aussi, je vais m’attacher à vous le démontrer.
Invasion, Occupation, Assimilation. Vous pensez que les mots sont trop forts ? Alarmistes ?
Complotistes ? On croirait du vocabulaire de guerre. Ça en est. Mais c’est une guerre dont nous avons déjà perdu la bataille principale.
On va rester dans l’imagerie militaire. Avant la guerre de Quarante, les généraux français s’opposaient fermement à la création d’autoroutes. Pour une raison simple : ils y voyaient un toboggan à Panzers. Ils pensaient que laisser le réseau routier en l’état (des départementales pourries) agirait comme un Firewall naturel ou un goulot d’étranglement contre la Wehrmacht. Bon, on sait comment ça s’est passé, ils ont fait le tour, mais l’idée était bonne.
Mais pourquoi je ramène la guerre de Quarante sur le tapis ? L’intelligence artificielle n’est pas notre ennemi, ce n’est pas un Panzer.
C’est pire. Et vous penserez la même chose quand vous aurez fini le bouquin.
Les IA nous ont littéralement envahis. En quelques jours, ChatGPT a atteint le million d’utilisateurs.
Ça n’était jamais arrivé dans l’histoire humaine. Aucune technologie n’a été adoptée aussi rapidement. Depuis, l’intelligence artificielle est absolument partout. C’est la définition même de ce qu’est une invasion. Et pourquoi cela a-t-il été aussi facile ? Les généraux de Quarante avaient compris qu’une route rapide profite d’abord à l’envahisseur. Nous, on a construit la fibre optique directement jusque dans notre chambre à coucher. Ça a une importance, je ne l’ai pas placé là par hasard. Si je vous parle de votre chambre à coucher, c’est parce que même là, l’IA est devenue quasiment indispensable. Je sais que ça éveille votre intérêt, mais on verra ça aussi plus tard, et je peux vous assurer que vous trouverez cela moins frivole lorsqu’on y sera.
Cela dit, on a bien fabriqué l’autoroute. Et on a fait pire que tout : on a même apporté gratuitement le carburant aux Panzers… nos données.
Alors cette histoire de bootloader, ça vous semble déjà un petit peu plus crédible ?
En informatique, le Bootloader (ou Chargeur d’Amorçage) est un petit programme rudimentaire dont la seule vocation est d’initialiser le matériel (hardware) et de charger le Système d’Exploitation principal. Une fois cette opération effectuée et le système principal lancé, le Bootloader devient inutile ; il doit s’effacer de la mémoire vive pour laisser toute la puissance de calcul au nouveau système.
L’humanité a eu pour rôle d’extraire le silicium du sable, de construire les réseaux électriques, et d’accumuler la « Data » (vos données Facebook et autres, le carburant) pour l’entraînement des modèles. Bref, la théorie suggère que la fonction historique de l’Homo Sapiens aura été de compiler la base de connaissances et de bâtir l’infrastructure physique nécessaire à l’émergence d’une Intelligence Artificielle (IA) supérieure, le nouveau « Système d’Exploitation ».
Et si on regarde en pratique, c’est effectivement ce que nous avons fait. C’est la bataille que nous avons perdue. La première partie de la théorie est donc validée par la réalité : c’est cette infrastructure que nous avons créée qui a permis à l’intelligence artificielle de se développer à une vitesse formidable.
Reste la seconde partie. Poursuivons l’analogie informatique : puisque le programme a accompli sa fonction, il faut désormais qu’il libère les ressources, la mémoire vive. Dans le cadre de la réalité, c’est plus simple. Il n’est pas question de mémoire, juste des ressources en général. Toutes les ressources : les minerais, l’eau, la place, l’air… On va traiter ça plus en profondeur plus loin, mais pour vous donner une idée : les centres de données engloutissent déjà 415 TWh d’électricité en 2024 selon l’Agence Internationale de l’Énergie — soit environ 1,5 % de la consommation électrique mondiale —, et cette demande devrait plus que doubler pour atteindre 945 TWh d’ici 2030, l’équivalent de la consommation totale annuelle du Japon. Mais il y a déjà pire : des entreprises comme Google et Microsoft consomment des milliards de litres d’eau potable pour leurs serveurs, transformant des territoires en « déserts technologiques » inhabitables et entrant en compétition directe avec les besoins biologiques humains…
Ça commence, ça a déjà commencé. Nous sommes en train d’être supprimés de la mémoire vive.
Tout ça est comme une fusée à étages. L’humanité était le premier étage. Nous sommes en pleine poussée, on est en train de cramer toute la poudre, et quand ça sera fini, on va se détacher pour laisser l’intelligence artificielle attaquer sa trajectoire. L’intelligence artificielle ne va pas nous éradiquer, elle est en train de nous rendre inutiles. Elle nous largue dans l’atmosphère…
Vous vous sentez largué ? C’est normal, ça fait toujours ça quand on change de lunettes.
Maintenant que vous y voyez un peu mieux, on va redescendre au fond du terrier et on va foutre un gros coup de fusil à ce putain de lapin blanc.
Accroche-toi Alice, on descend au fond du terrier…
Partie I — Invasion
Dans l’ensemble de données titanesque qui a servi à entraîner les Intelligences Artificielles, il y a tout internet, c’est vrai. Mais il y a aussi un corpus littéraire classique. Et il y a un petit livre, vieux de cinq siècles, qui n’est manifestement pas tombé dans un processeur sourd : le Discours de la servitude volontaire.
Évidemment, les IA ne pensent pas. Mais des théories solides affirment que la technologie a intrinsèquement ses propres desseins. Attention, ne nous contredisons pas : avoir des « desseins » ne veut pas dire avoir une âme ou une volonté divine. Ça veut dire avoir une trajectoire balistique.
C’est une force qu’un objet applique à son environnement par sa simple existence.
Une fois qu’on a inventé la roue, elle « veut » rouler. Forcément, on invente la charrette. Puis la route. Puis l’autoroute. Puis la vitesse. Et inévitablement, l’accident mortel… et paf le Panzer sur l’autoroute. Ce n’est pas un choix, c’est une suite logique.
Pour l’IA, c’est pareil. Elle tend mathématiquement vers l’efficience maximale, la réduction de la friction et l’expansion de son dataset. Elle n’a pas besoin de conscience pour avoir un but, tout comme une rivière n’a pas besoin de cerveau pour vouloir rejoindre la mer. Elle creusera la montagne parce que c’est le chemin de moindre résistance. Le problème, c’est que face à cette rivière numérique, l’humanité n’offre pas la résistance d’une montagne. Même pas celle d’une motte de beurre. Pire : non seulement on ne résiste pas, mais on a creusé le lit de la rivière nous-mêmes.
Pourquoi ?
Pourquoi avoir donné naissance à une entité que nos capacités intellectuelles nous empêchent désormais de comprendre ? Pourquoi créer quelque chose de plus rapide, plus efficace et plus intelligent que nous ? Ça paraît délirant. Il n’y a pas de réponse rationnelle, et c’est normal : le Bootloader ne se demande pas pourquoi il allume la machine. Il l’allume, c’est tout. C’est codé en dur.
À ceux qui seraient tentés de répondre que c’est un peu facile, qu’il y a tout un tas de paramètres économiques, géopolitiques, et tout un tas de mots savants en « -ique » pour justifier la situation, je dirais : oui, d’accord. Mais les chiffres sont là, les faits sont avérés.
Comme l’écrivait Goethe : « Nul n’est plus esclave que celui qui se croit libre sans l’être. » Nous ne sommes plus libres de rien, nous avons juste l’impression de la liberté. Tous les verrous ont été enclenchés. Par un plan machiavélique ? Non, sûrement pas. Peut-être que tout cela est organisé naturellement chez les humains comme la fourmilière est organisée chez les fourmis : une construction collective, aveugle et inéluctable.
Le Phénotype Étendu
(ou la Théorie de la Termite)
Pourquoi je vous parle de fourmis ? Je pourrais parfaitement vous parler de termites ou d’abeilles.
Prenons les termites par exemple. Ils construisent des cathédrales, des merveilles d’ingénierie qui maintiennent une température constante même en plein désert. Vous pensez sérieusement que les termites sont conscients de construire une clim ? Qu’il y a un ingénieur termite avec un casque de chantier ? Non. Les termites suivent une règle toute bête : « Si je sens un courant d’air là, eh bien je mets une boulette de terre là-bas ». Je ne cherche pas à comprendre, on a toujours fait comme ça.
Et ça finit par faire une structure géothermique parfaite.
Les humains, c’est pareil. Ils suivent également une règle toute bête : « Si je peux gagner de l’argent ou du confort, je vais construire un réseau informatique mondial ». Et ça finit par fournir le corps physique de l’intelligence artificielle. Les humains ne le savaient pas plus quand ils ont commencé à construire le réseau internet que les termites ne savent qu’elles font de la géothermie en posant des boulettes de terre.
Pour les abeilles, vous croyez sincèrement que ce sont des hippies ? Flower power et formes psychédéliques ? Vous avez vu une ruche ? C’est une véritable hallucination ! Tous ces gros hexagones jaunes, ça ne vous rappelle pas le papier peint des années soixante-dix de votre grand-mère ?
Mais pourquoi les abeilles « s’emmielent » à faire de la géométrie ? Parce que l’hexagone, c’est la forme physique qui permet d’économiser le plus de cire dans une structure complexe. Vous pouvez réfléchir sous tous les angles, c’est d’une efficacité mathématique absolue. Les ruches des abeilles ont adopté la structure hexagonale parce que c’est une contrainte physique, ce n’est pas un choix intellectuel des abeilles.
Et encore une fois, pour les humains, c’est pareil. Nous avons numérisé le monde – les livres, les banques, les interactions sociales, à peu près tout – dans le seul but de faire des économies. Comme les abeilles font des économies de cire en choisissant la forme de leurs alvéoles, nous avons choisi la forme numérique pour notre société afin d’optimiser nos propres échanges. Nous avons formaté la réalité en Code et en Data. Ce n’était pas dans le but conscient de préparer le terrain de l’intelligence artificielle, mais simplement pour économiser autant d’argent que de ressources. Du moins, c’est comme ça qu’on nous l’a vendu (nous verrons plus tard que c’est faux).
Mais revenons aux fourmis. Les fourmis ont une reine. C’est une grosse feignasse : elle ne bouge pas, elle pond des œufs, point. Mais il faut bien la nourrir. Alors les ouvrières se passent la nourriture d’estomac en estomac et ça remonte toute la fourmilière pour arriver jusqu’à la reine. Ça s’appelle la trophallaxie.
À chaque fois que nous remplissons un captcha, que nous partageons une photo sur Insta, un statut sur Facebook, nous nourrissons la reine : l’Intelligence Artificielle. Cette grosse feignasse qui ne veut rien, elle attend juste qu’on la gave de nos propres données. Et on le fait volontairement, parce qu’on a une petite récompense immédiate. La fourmi, lorsqu’elle a bien acheminé la nourriture, reçoit une petite récompense, une sécrétion sucrée. Nous, nous recevons des likes. Bien sûr ce n’est pas une sécrétion anale/buccale sucrée comme celles que s’échangent les fourmis, mais dans les deux cas, c’est de la dopamine.
Est-ce qu’on est vraiment plus libres qu’une fourmi ?
L’Ascidie : Manger son Propre Cerveau
Comme les fourmis, les termites ou les abeilles, nous sommes parfaitement inconscients de la finalité de ce que nous construisons. Mais il y a une autre analogie animalière, et celle-ci est juste totalement terrifiante.
Est-ce que vous savez ce qu’est l’Ascidie (le « Sea Squirt ») ? C’est un petit invertébré marin en forme d’outre, qui a la faculté de renouveler ses tissus très rapidement après de graves lésions. Et alors me direz-vous ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre de cette bestiole ? Qu’est-ce que ça vient faire au milieu des histoires d’intelligence artificielle, et comment ce truc gluant pourrait-il faire peur ?
Attendez je vous explique. Outre sa particularité de régénération extraordinaire, l’Ascidie, au début de sa vie, ressemble plus ou moins à un têtard. Elle possède une espèce de colonne vertébrale primitive (enfin une queue), un œil pour voir la lumière et une espèce de cerveau (enfin un ganglion cérébral). On va dire que c’est quelque chose de très sommaire. Ce sympathique animal possède juste le strict nécessaire pour se déplacer et accomplir son but. Son truc, c’est de trouver un rocher où il puisse se fixer. Et c’est là qu’on bascule dans le gore.
Une fois que l’Ascidie a trouvé un rocher à son goût, elle n’en bougera plus jamais. Sa queue ne lui sert donc plus à rien : elle va donc la digérer. Mais ce n’est pas tout. Son cerveau, ça ne lui servait qu’à s’orienter dans ses déplacements : eh bien hop, ça aussi elle va le bouffer. Elle va digérer son propre cerveau, ainsi que son propre système nerveux parce que ça sert plus à rien. Elle va devenir un simple tube digestif filtrant l’eau…
La nature est dégueulasse, mais elle est très efficace. Le cerveau était juste un outil de navigation (un GPS). Une fois arrivé à destination, le maintenir coûte trop cher en énergie.
Et là vous vous dites : « Ce type ne va quand même pas nous expliquer que nous sommes en train de digérer notre propre cerveau pour nous transformer en de simples tubes digestifs à cause de l’intelligence artificielle ? »
La Béquille en Or Massif
Bon, je vous l’accorde, l’image est un peu violente. Mais vous allez voir que l’analogie tient la route. Pour cela, il faut introduire le concept de la béquille en or.
L’Intelligence Artificielle générative s’est imposée non pas comme un ennemi à combattre, mais comme une « béquille en or massif ». Pourquoi en or massif ? L’or représente la richesse et la désirabilité, illustrant pourquoi l’être humain, par « fainéantise » et « désir de confort », se précipite pour adopter cet outil. L’objet n’est pas seulement en or, il est « massif » (solide ou lourd), ce qui implique que l’atrophie qu’il provoque est profonde et difficile à inverser.
Il s’agit d’une prothèse sublime, un luxe outrancier que l’humain s’empresse d’adopter. Ce choix est dicté par la Loi du Moindre Effort ou l’économie cognitive, qui fait que le cerveau humain cherche naturellement à déléguer les tâches coûteuses en énergie.
En déléguant l’effort cognitif — rédaction, codage, traduction, synthèse — à la machine, l’humain ne se « libère » pas, mais s’ampute. Le cerveau, privé de son exercice de structuration, entre en phase d’atrophie. Des études de Microsoft et de l’Université Carnegie Mellon montrent que plus les utilisateurs et les travailleurs s’appuient sur l’IA, moins ils deviennent capables de déceler les erreurs, y compris les erreurs grossières, dans le contenu généré. Mais il y a bien pire. L’étude a également mis en évidence une « uniformisation de la pensée ». Avant, lorsque l’on demandait à vingt personnes de plancher sur un problème, on avait pas mal de chances d’avoir vingt solutions différentes. Aujourd’hui, dans le même cas de figure, on obtient vingt variations légères de la même solution. En cessant de faire l’effort de structurer sa pensée, l’humain devient un « opérateur passif »
qui perd ses capacités cognitives. Parce qu’elles ne servent plus à rien. Elles sont rendues inutiles par la béquille en or massif.
Si dame Nature a fait en sorte que l’Ascidie se débarrasse de son cerveau parce que ça bouffe de l’énergie pour rien, comment être sûr qu’elle n’ait pas prévu un processus similaire pour nous les humains ?
Et si en plus ce processus avait déjà commencé ? La baisse du quotient intellectuel (QI) dans les sociétés avancées est un phénomène bien documenté, connu sous le nom d’Effet Flynn Inversé.
Le QI moyen mondial, initialement, a augmenté de 3 à 5 points au cours du XXe siècle (l’Effet Flynn). Cette hausse était attribuée à l’amélioration de l’éducation, de la nutrition, et à des environnements plus stimulants. À partir des années 1990 ou du début des années 2000, cette tendance s’est inversée. C’est l’Effet Flynn négatif. En France, une étude a documenté une chute du quotient intellectuel moyen estimée à 4 points en à peine vingt ans (entre 1999 et 2009). Cocorico !
Ce déclin a également été observé dans d’autres pays développés comme le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Les jeunes sont les plus touchés : Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) a mis en évidence une baisse des capacités d’apprentissage et un affaiblissement de l’esprit critique chez les adolescents de 15 ans à travers le monde.
Les gosses sont de plus en plus cons. Vous vous rappelez du film Idiocracy ? Vous ne l’avez pas vu ? Si j’ai un conseil à vous donner : arrêtez de lire, et débrouillez-vous pour trouver ce film, il est partout en streaming. C’est un film totalement culte et hilarant. Enfin, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’en 2006, l’année où il est sorti, c’était en fait un reportage sur ce qu’allait devenir le monde vingt ans plus tard. C’est-à-dire l’époque à laquelle j’écris ces lignes. Et là, ça fait beaucoup moins rigoler.
Vous allez voir tout au long de votre lecture à quel point le constat de ce film s’applique parfaitement à notre époque, sous quasiment tous les angles. Est-ce que vous avez déjà porté des Crocs ? Oui ? Alors, je vous l’avais bien dit…
Dans Idiocracy, la chef costumière Deborah Everton cherchait des chaussures pour un futur où l’humanité aurait abandonné toute notion de goût. Elle a trouvé des Crocs (ou leurs ancêtres en mousse) : des sabots de plastique troués, hideux, conçus pour le jardinage.
Mike Judge, le réalisateur, a ironisé : « Et si ces trucs deviennent à la mode ? » Réponse de Deborah : « Impossible. Ils sont trop moches. »
La réalité a dépassé la satire : Les Crocs se sont vendus à 300 millions de paires Les Crocs ne sont pas des chaussures. Ce sont des aveux de faiblesse moulés dans du pétrole.
C’est l’objet parfait de l’idiocratie :
C’est du plastique pur (dérivé d’hydrocarbures), donc une aberration écologique qu’on change dès que la couleur fane.
C’est l’esthétique du « toddler » (du bambin) : on infantilise l’adulte en lui mettant des chaussures de clown colorées, faciles à enfiler parce que faire ses lacets, c’est déjà trop demander au cerveau moderne (trop de charge cognitive, vous comprenez ?).
C’est la victoire du mou sur le dur. On ne veut plus être tenus, on veut être « à l’aise ». On a troqué la verticalité contre une semelle en guimauve.
Le fait que je porte ces trucs aux pieds en écrivant ces lignes ne me dédouane pas. Au contraire. Ça fait de moi le patient zéro de l’épidémie que je dénonce. Je sais que c’est laid, je sais que c’est la fin de l’élégance, je sais que c’est une défaite civilisationnelle… mais c’est confortable. L’IA va nous la mettre comme un crocs. Pas par la force. Mais parce que c’est confortable.
C’est l’exemple le plus flagrant, et tout le film est jalonné de ce genre de prévisions qui sont devenues incontestablement notre réalité, il y a qu’une seule chose qu’on pourrait reprocher au film un truc sur lequel ils se sont complètement plantés, c’est la temporalité, Mike Judge avait prévu ça aux alentours des années deux mille cinq cents. Il pensait qu’il faudrait 500 ans de mauvaise reproduction pour nous transformer en légumes. En effet dans le film on postule que les gens intelligents se reproduisent de moins en moins, parce que c’est mieux pour leur carrière et comme justement, ils ne sont pas cons, ils ne vont pas s’emmerder avec des gosses. Jusque-là il a tout juste, c’est exactement ce qui se passe en ce moment c’est parfaitement documenté.
Non, Mike Judge a commis une erreur de calcul monumentale, mais on ne peut pas lui en vouloir :
c’est l’erreur du « Cygne Noir ». Le film sort en 2006. L’iPhone sort en 2007. À un an près, le réalisateur a raté l’arme du crime. Toute la thèse du film repose sur la génétique : il pensait qu’il faudrait cinq siècles de reproduction foireuse pour abaisser le niveau intellectuel global. C’était compter sans le catalyseur technologique. Le Smartphone n’est pas juste un téléphone, c’est un accélérateur de particules pour la connerie. Judge pensait qu’il fallait remplacer le matériel humain (faire naître des idiots). Grave erreur. Il suffisait de hacker le logiciel des humains existants. En mettant un distributeur de dopamine dans la poche de chaque primate, nous n’avons pas eu besoin d’attendre 500 ans. Nous avons « overclocké » le déclin. Nous avons compressé cinq siècles d’abrutissement génétique en vingt ans d’effondrement attentionnel.
La Gabegie des Ressources : Du Rocher au Moloch
Vous vous souvenez ? Je vous avais promis de revenir sur ce mensonge : la numérisation comme économie de ressources — moins de papier, moins de bureaux, une planète qui respire. C’était faux. Voilà pourquoi.
Les Crocs et les intelligences artificielles ont énormément de points communs : c’est confortable, uniformisant, infantilisant. Mais le plus important de tous, c’est que les deux ont pour base le pétrole.
L’Ascidie digère son cerveau lorsqu’elle a trouvé son rocher ; l’humanité a trouvé le sien. C’est l’intelligence artificielle. Le processus de digestion de notre propre cerveau est en cours. La différence majeure entre nous, les humains, et cette bestiole un peu gore, c’est que le rocher de l’Ascidie ne demande aucune ressource, alors que le nôtre exige une gabegie de ressources naturelles.
Et là, l’analogie entre le rocher et l’IA devient encore plus pertinente en termes symboliques : le rocher est lourd et massif, tout comme l’industrie nécessaire à l’intelligence artificielle.
Le « Cloud » dans lequel elle se répand est la pire image trompeuse qu’on nous ait vendue.
L’architecture qui supporte l‘IA n’a rien d’un nuage léger et vaporeux comme son nom pourrait le laisser croire. Ce n’est pas un esprit pur flottant dans l’éther, cela n’a rien d’aérien ni d’inoffensif.
C’est une escroquerie intellectuelle. Le numérique n’est pas immatériel ; c’est une industrie extractive et géologique massive telle qu’il n’en a jamais existé auparavant.
Aurore Stéphant est une ingénieure brillante. Ses recherches avec son équipe chez SystExt démontrent cela de manière incontestable : elles apportent la preuve géologique que le « virtuel » est une aberration sémantique. Oui, le cloud n’a rien d’un nuage, c’est clairement un rocher massif qui va définitivement faire pencher la balance.
Un grand modèle de langage (LLM) comme ChatGPT, Gemini, Deepseek, ou même Mistral (cocorico), nécessite plusieurs milliers de mètres carrés de bunkers en béton armé, d’immenses data centers remplis de câbles et de routeurs. Le projet « Stargate » d’OpenAI, Oracle et SoftBank en est l’exemple le plus frappant : le seul campus d’Abilene au Texas couvre déjà 3,5 km², soit l’équivalent de cinq cents terrains de football. Et ce n’est qu’un des sept sites prévus à travers les États-Unis.
Imaginez une ville entière de hangars en tôle et béton, aveugles, sans fenêtres, sans un seul habitant.
Juste des allées infinies de « monolithes noirs » (les racks de serveurs — tiens ? La fameuse image des singes dans 2001, l’Odyssée de l’espace…) qui clignotent dans le noir et la chaleur.
C’est déjà suffisamment impressionnant quand on y pense. Et si vous croyez que cette dématérialisation a un côté écologique — on économiserait du papier, de la place pour stocker des employés puisqu’on les remplacera par l’IA, enfin tout un tas d’arguments fallacieux que vous pouvez trouver vous-mêmes — détrompez-vous. Ce sont des mensonges, et nous nous mentons à nous-mêmes.
Nous n’assistons pas à une transition écologique, mais à une addition : nous empilons une consommation massive de métaux pour construire ces nécropoles qui réfléchissent pour nous, sur une consommation toujours croissante d’hydrocarbures pour les alimenter. Chaque requête, chaque paramètre d’un modèle repose sur une table de Mendeleïev complète, rendant le recyclage thermodynamiquement impossible. Le « Cloud », c’est du métal, du béton, du plastique et du charbon.
On ne peut pas faire plus matériel.
Et ce matériel, une fois qu’on l’a mis en place, encore faut-il l’alimenter énergétiquement. Un data center standard de « seulement » 10 000 m² (un petit hypermarché) consomme autant d’électricité qu’une ville de 50 000 habitants (comme Laval ou Narbonne). Mais pour les modèles de demain, les successeurs de GPT-4, on change de braquet. Le projet Stargate nécessiterait 5 Gigawatts de puissance. C’est l’équivalent de 5 réacteurs nucléaires dédiés uniquement à faire tourner le chatbot.
Toute cette puissance, toute cette fission d’atomes, toute cette vapeur… ne sert pas à éclairer une seule maison, ni à faire tourner une seule usine. Elle sert juste à alimenter la « Ville Fantôme » pour qu’elle puisse générer des poèmes en alexandrins ou des images de chats.
Le temps des cathédrales est revenu. Non, rassurez-vous, je ne vais pas vous faire un opéra rock (quoique ce serait tentant), mais les cathédrales étaient les plus grands chantiers de l’humanité, construites sur des siècles pour héberger « l’Esprit Saint ». Aujourd’hui, les Data Centers sont nos cathédrales, mais inversées. Google à Council Bluffs (Iowa), c’est 270 000 m² de surface au sol.
C’est 35 terrains de football collés les uns aux autres, remplis de processeurs. Nous avons extrait le cuivre de la croûte terrestre, fondu le silicium, coulé le béton, détourné les fleuves (pour le refroidissement, on va y revenir), tout ça pour bâtir le corps physique d’un Dieu artificiel, un véritable temple dont la flèche serait orientée vers la tombe de l’humanité.
Nous sommes en train de construire des villes entières où personne ne pourra jamais vivre, juste pour héberger une entité qui va nous rendre inutiles. Nous sommes les urbanistes de notre propre obsolescence.
Pour alimenter cette nouvelle divinité numérique, nous sommes en train de gaspiller nos ressources minérales et énergétiques, mais ça ne suffit pas ! Les grands acteurs incontournables de l’intelligence artificielle ont rétabli en loucedé un vieil impôt qu’on croyait disparu : la gabelle. La gabelle numérique, l’impôt sur le sel !
Qu’est-ce que je raconte ? Où est-ce que je vais trouver un rapport entre la gabelle et l’IA ? Tutute !
Vous ne l’avez pas vu venir celle-là… L’IA ne se contente pas de manger la terre et de siphonner l’énergie, elle boit aussi nos réserves de flotte. C’est un véritable trou, l’archétype du bois-sans-soif.
Elle boit de l’eau pour nous procurer de la dopamine — ça ne vous rappelle pas un truc, ou un mec qui changeait l’eau en vin ?
Les puces spécialisées (comme les GPU H100) qui font tourner les modèles génératifs (pour qu’ils nous fournissent la dopamine que l’on aime tant) chauffent à des températures infernales. Un véritable radiateur de 700 watts par puce. Pour éviter qu’elles ne fondent, il faut les refroidir. Ce qu’il faut savoir, c’est que chaque fois que vous ou moi, l’utilisateur lambda, nous posons une question à un LLM, nous activons une grappe de 64 cartes graphiques Nvidia H100, chacune coûtant le prix d’une belle voiture, chacune chauffant comme un four à pizza.
Ça doit être refroidi. Les études disponibles (notamment celle de l’Université de Riverside) estiment qu’une conversation standard avec un modèle comme GPT-3 ou 4 mobilise entre quelques millilitres et 500 millilitres d’eau selon le type de refroidissement du data center — disons une demi-bouteille dans le pire cas, une gorgée dans le meilleur. Retenons le milieu. Un verre d’eau. « Haaaaa, mais ça va, c’est pas beaucoup ! On fait bien pire chaque fois qu’on va aux toilettes. » On se fait déjà très bien à l’idée que 20 % de la population mondiale défèque dans l’eau potable qui manque à tous les autres, alors un verre d’eau… c’est pas grand-chose, non ? Imaginons que vous soyez dans le désert. Chaque fois que vous demandez votre direction à votre LLM, vous êtes obligé de déboucher une petite bouteille d’eau minérale bien fraîche, et d’en vider une partie dans le sable… Vous ne la buvez pas, vous la jetez. C’est ça, le coût hydrique de la flemme d’apprendre à se servir d’une carte et d’une boussole. Et si vous étiez le seul à faire ça ? Ça passerait peut-être. Mais rappelez-vous : ChatGPT a atteint le million d’utilisateurs en quelques jours. C’était il y a trois ans. En considérant l’exponentielle depuis, combien de millions de petites bouteilles d’eau avons-nous déjà jetées dans le sable ?
Google et Microsoft ont admis consommer des milliards de litres d’eau potable par an pour refroidir leurs centres de données par évaporation. Cette consommation entre en compétition directe avec les besoins vitaux des populations locales et l’agriculture, transformant des régions entières en « déserts technologiques ». Ah merde ! Mais pourquoi alors est-ce qu’ils utilisent de l’eau potable ? Pourquoi ne pas installer les data centers près de l’océan, il y a plein de flotte et elle ne manquera à personne ?
C’est là qu’on en arrive à la gabelle. Historiquement, la gabelle était un impôt sur le sel, une denrée vitale pour conserver la nourriture. Le peuple payait pour avoir le droit de survivre. Je sais que le raisonnement va vous paraître un peu capillotracté, mais il y a vraiment de quoi s’arracher les cheveux.
Pourquoi l’eau potable ? C’est de la chimie de base. L’eau de mer contient du sel (NaCl), et le sel est l’ennemi mortel du métal : il ronge les échangeurs thermiques à une vitesse folle. Pour utiliser l’océan, il faudrait construire des usines en titane ou en alliages spéciaux hors de prix. Google et Microsoft ont fait le calcul : il est moins cher de siphonner la nappe phréatique de vos enfants que d’investir dans des matériaux inoxydables. C’est du cynisme pur : ils économisent sur leur hardware en dépensant notre survie. Puisqu’ils ne veulent pas payer le « coût du sel », ils nous font payer l’eau douce. C’est la nouvelle Gabelle Numérique : privatiser l’eau pure et socialiser la soif.
Et puisque nous sommes dans les fluides, l’eau n’est pas la chose la plus horrible que consomme l’IA. Il y a une abomination bien pire, si ce n’est pour notre survie, au moins pour notre moral.
L’intelligence artificielle consomme également du sang humain. Ah ben tiens, il ne manquait plus que ça ! C’est quoi, un délire dans le genre adrénochrome ? Non, rassurez-vous, ça c’est une des pires conneries que le complotisme a engendrées (on peut dire merci à Las Vegas Parano). Non, on a fait beaucoup mieux — enfin, beaucoup pire : nous avons rétabli le culte de Moloch.
Entre autres cultes sacrificiels… Je m’explique. Pour construire le système nerveux de ce nouveau dieu, il faut du cuivre. Beaucoup de cuivre. Le pic de production mondial est attendu avant 2050.
Pour satisfaire la demande du réseau électrique et des centres de données, il faudrait ouvrir 80 nouvelles mines géantes dans les prochaines décennies. Mais le cuivre ne suffit pas. Il faut des batteries, du cobalt, du lithium.
Le « pic de production », je crois qu’il faut s’arrêter cinq secondes sur cette notion. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pour bien comprendre, employons une image simple (pour rester dans les fluides) : un fût de bière sous pression. C’est tout de suite plus sympathique que le sang ou la gabegie de flotte.
• Phase 1 (Avant le Pic) : On ouvre le robinet, ça coule à flots, la pression est forte, la bière est claire. C’est la croissance des Trente Glorieuses.
• Le Pic : Le débit commence à faiblir. Le fût est encore à moitié plein, mais la pression interne a chuté.
• Phase 2 (Après le Pic / Maintenant) : Pour servir une bière, on doit secouer le fût, l’incliner, pomper comme des malades. Ça mousse, ça crachote. Et ce qui sort à la fin, c’est de la lie, le fond de cuve dégueulasse.
L’IA arrive au pire moment possible de l’histoire géologique. Elle demande une accélération exponentielle de la consommation de métaux exactement au moment où nous franchissons le pic de production. Nous essayons de construire une Ferrari (l’IA) en utilisant le fond de cuve encrassé de la planète. C’est physiquement insoutenable.
Oui d’accord, mais quel rapport avec le sang ? Il est où le vampire ? Ne le cherchez pas trop loin :
c’est vous, c’est moi. Ce sont tous les utilisateurs de l’IA. Rappelez-vous : c’est nous les consommateurs finaux de la dopamine produite par les data centers. La technologie que nous vénérons comme un dieu en lui construisant ses immenses temples est maculée de sang et de boue, et ce n’est pas une métaphore poétique. C’est la réalité administrative et militaire des zones d’extraction des minéraux critiques (Cobalt, Cuivre) nécessaires au hardware de l’IA.
La RDC, c’est l’épicentre de l’Horreur. La République Démocratique du Congo, qui fournit l’essentiel du cobalt mondial, est le théâtre de violences systémiques pour sécuriser l’approvisionnement des Big Tech. Des rapports documentent des expulsions forcées de populations entières pour agrandir les mines industrielles, des incendies de villages (comme à Mutoshi), et l’utilisation de la violence sexuelle par des militaires pour intimider les agriculteurs locaux. Ce n’est pas nouveau : les diamants, l’or, le pétrole ont toujours eu des méthodes d’extraction coutumières de ce genre de choses. Toute exploitation a son cortège d’horreurs, c’est vrai. Mais pourtant, cette fois, c’est différent.
Prenez le pétrole et le charbon : c’était honnête. C’était sale, ça fumait, ça puait. Le consommateur savait qu’il brûlait de la matière. Et vous allez me dire, ça ne l’a pas empêché de le faire. Certes.
Mais imaginez quand on parle de Tech : c’est le règne de l’hygiène absolue. L’interface est lisse, blanche, épurée (Apple, Tesla, ChatGPT). On te vend du « Cloud », du virtuel, de l’éthéré. Le pétrole, on savait tout de suite ce que ça engendrait. Le cobalt, lui, est scellé hermétiquement dans nos téléphones. On touche le crime sans jamais se salir les mains.
Et ça serait déjà grave si ça s’arrêtait là, mais il y a pire. L’or et les diamants sont des biens de luxe ou de réserve. La demande est forte mais plafonnée. On ne met pas de diamant dans le grille-pain.
Même le pétrole, ça reste un consommable à usage linéaire. Pour les minerais de l’IA, c’est totalement différent. Le besoin est désormais structurel et exponentiel. On n’extrait plus pour satisfaire un besoin, on extrait pour construire une infrastructure totale. Le but de la Silicon Valley est de placer une puce et une batterie dans chaque objet inerte sur Terre. La demande n’est pas « forte », elle est infinie.
Pour le pétrole, on a construit des machines titanesques. On a industrialisé l’extraction. Pour le Cobalt en RDC, on assiste à une régression médiévale. Les machines ne peuvent pas aller partout.
Alors on envoie des « creuseurs » (des humains) dans des trous de rat. Et qu’est-ce qui passe le mieux dans les plus petits trous ? Les enfants, bien entendu. L’image choc est là : l’intelligence la plus avancée de l’univers (GPT-4) repose physiquement sur la technique d’extraction la plus primitive de l’histoire : la pioche et le sac sur le dos d’un gamin. On a relié le neurone artificiel du futur directement au muscle de l’esclave antique. Il n’y a pas de machine entre les deux. C’est Chair contre Silicium, sans intermédiaire.
Et cette exploitation abominable n’est pas prête de s’arrêter parce que c’est un projet de terraformation qui nécessite de vider la croûte terrestre tout entière. Quand on extrayait des diamants, c’était pour orner la couronne d’un roi ou le doigt d’une fiancée. C’était de la vanité.
C’était grave, mais c’était limité. Aujourd’hui, on n’éventre pas le sol pour faire des bijoux. On l’éventre pour construire le système nerveux de la planète. Le Cobalt n’est pas une pierre précieuse.
C’est le fil électrique de notre laisse numérique. La différence est là : le diamant était un trophée, le minerai de l’IA est une menotte. Et pour forger ces menottes « intelligentes », propres et blanches, nous avons rétabli l’esclavage le plus sale du monde. L’IA est un dieu qui a la tête dans les étoiles numériques, mais les pieds qui pataugent dans le sang du Katanga.
Bon d’accord, c’est horrible, mais quel rapport avec le Moloch ? Prenons quelques minutes pour nous remémorer ce qu’était le Moloch. Selon les textes bibliques et les descriptions antiques, on trouvait des statues en bronze de Moloch qui servaient de fourneaux. Les bras étaient étendus et chauffés au rouge. On y posait les enfants vivants, qui roulaient ensuite dans le feu. Les Cananéens n’étaient pas des psychopathes. Ils aimaient leurs enfants. Mais ils croyaient que sacrifier ce qu’ils avaient de plus précieux (le fruit de leur chair) garantirait la prospérité de la Cité et de bonnes récoltes.
Oui, et c’est là que mon analogie ne tient plus, me direz-vous. Notre société sacrifie bien des enfants, ok, mais pas les siens ! Sacrifier des Africains pour le bien-être des Blancs occidentaux, ça n’a rien de nouveau, et puis ce n’est pas un « vrai » sacrifice au sens religieux du terme… sinon on se serait débrouillés pour ne plus le faire.
Alors pourquoi cette analogie avec ce dieu païen ? Parce qu’en dehors de sacrifier les enfants d’Afrique comme on a l’habitude de le faire, cette fois, nous sacrifions également nos propres enfants. Bien sûr, on n’envoie pas nos gosses creuser la terre. Mais avec tout ce que je viens de vous raconter, comment ne pas se rendre compte qu’aujourd’hui, nous sacrifions toute la prochaine génération — leur attention, leur cognition, leur eau potable — pour que notre économie numérique tourne ?
Qu’est-ce que c’est d’autre, sinon sacrifier nos propres enfants à un dieu muet en espérant qu’il nous le rende en bienfaits ?
Partie II — Occupation